Quand 20 % du pétrole mondial reste bloqué
Le détroit d’Ormuz, ce passage maritime stratégique par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, est fermé depuis début mars. Résultat ? Le gasoil a bondi de 0,5 centimes le litre en un mois seulement. Ça paraît peu, dit comme ça. Mais c’est tout l’écosystème qui vacille derrière : PVC, aluminium, produits bitumeux… Tout ce qui contient du pétrole s’envole. Et dans le bâtiment, ça représente à peu près tout.
Le 7 avril dernier, les artisans des travaux publics ont bloqué le périphérique nantais. Un signal de détresse. Un cri d’alarme lancé par des professionnels qui, d’habitude, préfèrent construire que manifester. Mercredi dernier, un cessez-le-feu a bien été annoncé en Iran. Quinze jours de trêve. Une bouffée d’air ? Pas vraiment, nous répond Christophe Gaudou, président de la Capeb 44, l’organisation qui représente les artisans du bâtiment en Loire-Atlantique.
Deux ans de galère, et maintenant ça
« C’est un secteur menacé, un secteur en grosse difficulté », lance Christophe Gaudousans détour. Parce qu’avant même cette crise iranienne, le bâtiment encaissait déjà coup sur coup. Moins 4 % d’activité l’année dernière. Moins 5 % l’année d’avant. Des chiffres qui donnent le vertige quand on sait que ces entreprises emploient localement, forment des apprentis, font vivre des territoires entiers.
La guerre en Iran ? « C’est la crise de trop », résume-t-il. Après le Covid, après les différentes crises successives, voilà que les artisans se retrouvent coincés dans un étau. D’un côté, des devis signés il y a plusieurs mois avec des prix fixés. De l’autre, des matériaux qui augmentent de 15 à 20 % du jour au lendemain. Qui absorbe la différence ? L’artisan. Toujours l’artisan.
L’hiver qui n’arrange rien
Comme si ça ne suffisait pas, l’hiver a été particulièrement rude cette année. Neige, inondations, pluie, froid… Les chantiers ont pris du retard. La facturation aussi. Et pendant ce temps, les trésoreries continuent de se vider. « Les marges sont déjà au plancher », rappelle Christophe Gaudou. Difficile de faire plus serré.
La question se pose alors : peut-on renégocier ces devis signés avant la flambée des prix ? « C’est du cas par cas, mais les prix sont fixés », explique le président de la Capeb 44. Un devis, c’est un contrat. Les deux parties doivent le respecter. Sauf que personne n’avait anticipé qu’un conflit au Moyen-Orient viendrait bouleverser les cours mondiaux en quelques semaines. « On n’est pas sur la géopolitique internationale, on est des gens de territoire, on est sur le local », souligne-t-il avec une pointe de frustration compréhensible.
Carburant et matières premières : le double effet kiss cool
Le carburant, évidemment, ça pèse lourd. Les déplacements de chantier en chantier, ça finit par chiffrer. Mais ce qui inquiète vraiment Christophe Gaudou, c’est l’augmentation des matières premières. Zinc, cuivre, PVC… Tout ce qui est basé sur le pétrole explose. Et là, on touche au cœur du métier.
« Il y a un véritable sujet d’effets d’aubaine pour certains industriels ou certains revendeurs qui n’hésitent pas à faire des augmentations de tarifs très rapidement », dénonce-t-il. Parce que oui, si l’augmentation liée au pétrole met normalement un peu de temps à se répercuter, certains acteurs de la chaîne ne se gênent pas pour accélérer le mouvement. Histoire de grappiller quelques marges au passage, sans doute.
Une surveillance nationale, mais des effets locaux
Pour tenter de contrer ces dérives, la Capeb a mis en place une antenne nationale qui surveille les augmentations de tarifs. Les remontées se font auprès des services de l’État. « On est la première organisation professionnelle de France », rappelle Christophe Gaudou. Le poids existe, donc. Mais face aux décisions prises par des fabricants ou des revendeurs internationaux, que peut vraiment faire un artisan local ?
En Loire-Atlantique, la situation n’est pas pire qu’ailleurs. « Tout le monde subit de plein fouet au niveau national », confirme-t-il. Mais ça n’empêche pas le sentiment d’injustice. Parce que pendant ce temps, d’autres secteurs en première ligne – agriculteurs, pêcheurs, transporteurs routiers – bénéficient d’aides de l’État. Et le bâtiment ? « On se sent oubliés », lâche le président de la Capeb 44.
Pas d’aumône, juste de la stabilité
Le gouvernement a bien évoqué le chômage partiel pour les secteurs les plus touchés. Mais cette solution ne convainc pas vraiment. « Nous, on ne demande pas l’aumône, on demande à travailler », martèle Christophe Gaudou. Les artisans du bâtiment sont des gens résilients, habitués à encaisser. Ce qu’ils réclament ? Une cohérence fiscale. Des directives fixes. Pas des règles qui changent tous les quatre matins.
Parce que la réalité, elle est là : les trésoreries sont tendues, les commandes se raréfient. Il suffit de jeter un œil au tribunal de commerce de Nantes pour s’en convaincre. Des entreprises qui ont dix, quinze ans d’ancienneté ferment les unes après les autres. « Ce n’est pas une crise ponctuelle, c’est vraiment une crise structurelle », insiste-t-il. Et la crise du pétrole ne fait que l’amplifier.
Les conséquences à long terme
Cette nouvelle guerre, combien de temps va-t-elle peser sur le secteur ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : un artisan sans trésorerie, c’est un artisan qui n’investit pas, qui ne bouge pas, qui ne prend pas d’apprentis. « Quand on ne voit que quelques mois devant soi, on ne va pas prendre un apprenti », explique Christophe Gaudou. Et pourtant, l’apprenti, c’est la transmission du savoir. C’est l’emploi local de demain. C’est le futur repreneur de l’entreprise.
Le cessez-le-feu annoncé mercredi dernier devrait faire baisser les prix à la pompe dans les prochains jours. Quelques centimes pour le moment. Une bouffée d’air ? « Pour nous, c’est pas une bouffée d’air puisqu’on ne sait pas où on avance », répond Christophe Gaudou. Les rebondissements se succèdent heure par heure. Ce manque de stabilité internationale et nationale, c’est justement ça qui plombe tout.
Retour à la mobilisation ?
Les artisans du bâtiment ne sont pas du genre à descendre dans la rue à la moindre contrariété. « On est plutôt une force constructive, on essaye d’apporter des solutions réalistes et applicables », précise le président de la Capeb 44. Mais là, les enjeux sont trop importants. « C’est la survie de nos entreprises, c’est la survie de l’économie locale. »
Parce que les artisans, ce sont des entreprises de trois à cinq salariés, ancrées dans nos communes. Des emplois non délocalisables. Des savoir-faire transmis de génération en génération. Si ces entreprises coulent, ce sont des pans entiers de nos territoires qui s’effondrent avec elles. Alors oui, si nécessaire, ils retourneront manifester.
Des clients attentistes
Et puis il y a l’effet domino. Cette crise gèle les nouvelles commandes. Les particuliers comme les collectivités locales hésitent à signer de nouveaux devis dans ce contexte d’incertitude. Quand on fait des travaux chez soi, c’est un investissement sur le long terme. Difficile de se projeter quand tout bouge sans arrêt.
« On l’a vu avec MaPrimeRénov, il y a des copies qui se gèlent », rappelle Christophe Gaudou. Les arrêts dans les programmations de l’État, les changements dans les aides… À chaque fois, c’est le particulier final et l’artisan qui trinquent. « Les gens sont plutôt attentistes. C’est pour ça que nous on réclame de la visibilité et des projections. »
Ce que réclament vraiment les artisans
Au fond, la demande est simple : que l’État s’engage et s’y tienne. Pas de promesses qui s’évaporent au gré des crises. Pas d’aides qui changent de critères tous les six mois. Juste de la cohérence. De la stabilité. De quoi voir venir et pouvoir se projeter au-delà du mois prochain.
Parce que ces artisans, ils ne demandent qu’à travailler. À construire, rénover, transmettre. Mais comment faire quand le sol se dérobe sans cesse sous leurs pieds ? Quand chaque nouvelle crise vient s’empiler sur la précédente sans qu’on ait eu le temps de digérer la dernière ?