Un laboratoire flottant amarré au quai de la Fosse
Le navire fait 40 mètres. Pas vraiment un géant des mers, mais suffisamment imposant pour attirer l’œil au quai de la Fosse à Nantes. À son bord, une mini-usine de recyclage, des ateliers, une exposition, et surtout : une équipe de vingt personnes qui ont fait de la lutte contre le plastique leur métier à temps plein.
Morgane Kerdoncuff, directrice des escales, ne mâche pas ses mots. « Pendant trois ans et sur ces 45 escales, ce qu’on a été explorer, c’est toutes ces bonnes idées qu’on peut trouver à travers le monde pour lutter contre la pollution plastique de manière très concrète. » Le concept ? Collecter des solutions, pas des déchets flottants. Une approche qui détonne.
Deux cents solutions dans quarante pays
Vous imaginez le tableau : une équipe qui sillonne les océans non pas pour nettoyer – on y reviendra – mais pour dénicher des initiatives qui marchent. Des alternatives au plastique à usage unique dans les pays développés. Des systèmes de recyclage locaux pour les pays du Sud qui n’ont pas d’infrastructures de gestion des déchets. Des matériaux de construction fabriqués à partir de plastique récupéré.
« On a embarqué ces solutions à bord, » explique Morgane. L’atelier de recyclage n’est pas juste pour la déco. Il sert à former des communautés locales, à partager un savoir-faire concret. Parce qu’au fond, c’est bien beau de constater le problème, mais après ?
Le chiffre qui fait mal : 19 tonnes par minute
Dix-neuf tonnes de déchets jetés à la mer chaque minute. Laissez cette information vous traverser un instant. C’est vertigineux, presque abstrait. Mais Morgane nous ramène à quelque chose d’encore plus troublant : « 1 %, c’est la quantité de plastique qui reste flottée à la surface de l’océan une fois qu’il l’a atteint. »
Un pour cent. Le reste ? Il coule ou se dégrade en microparticules. Impossible à récupérer. D’où cette conviction martelée par l’équipe : les solutions doivent se trouver à terre, avant que le plastique n’atteigne l’eau. « On a un bateau, mais on ne fait pas de collecte en mer, » insiste-t-elle. Le message est clair : fermer le robinet plutôt que d’éponger sans fin.
Un tour de France pour partager, pas juste pour montrer
Après avoir fait le tour du monde, Plastic Odyssey fait désormais le tour de France. Neuf escales, de Marseille jusqu’à mi-juillet sur la façade atlantique. Nantes jusqu’au 28 mai, puis les Sables d’Olonne. L’objectif ? Sensibiliser, bien sûr, mais surtout donner des clés concrètes.
« Notre objectif, c’est vraiment de partager ces solutions au plus grand nombre, » précise Morgane. Au programme : visite du navire laboratoire, exposition sur l’expédition, village zéro déchet ouvert à tous. Des plus jeunes aux plus vieux, chacun peut repartir avec des idées applicables dès demain matin.
Et c’est là que ça devient intéressant pour nous, Français moyens avec notre système de tri qui fonctionne plutôt bien. On pourrait se dire qu’on fait déjà notre part, non ?
À notre échelle, qu’est-ce qu’on peut vraiment faire ?
Morgane ne nous laisse pas nous endormir sur nos lauriers. « On ne peut pas continuer à consommer du plastique comme on le fait aujourd’hui, même si on trie bien. » La courbe de consommation du plastique à usage unique explose. Littéralement.
Mais voilà la bonne nouvelle : un Français moyen peut réduire de plus de 50 % sa consommation de plastique en évitant l’inutile. Cinquante pour cent ! Sans se transformer en ermite zéro déchet du jour au lendemain.
Les exemples ? Une gourde plutôt qu’une bouteille d’eau. Des contenants réutilisables pour les courses. Les boîtes nomades à Nantes pour la vente à emporter – une initiative locale que Morgane cite d’ailleurs avec enthousiasme. « Il y a plein de petits actes du quotidien qui sont réalistes, qui sont faisables, qui ne sont pas compliqués. Il faut juste y penser. »
Juste y penser. Ça paraît simple, presque trop. Et pourtant, c’est peut-être précisément ça qui coince. On a pris des habitudes, on fonce dans notre quotidien sans questionner ce gobelet, cet emballage, ce sac.
Cinquante sites UNESCO à restaurer
L’aventure ne s’arrête pas là. Plastic Odyssey vient de signer un partenariat avec l’UNESCO pour nettoyer cinquante sites classés. Pas des océans entiers – ce serait mission impossible – mais des petites îles isolées qui concentrent plus de 25 % de la biodiversité marine côtière.
« Ce sont des joyaux de biodiversité, » souligne Morgane. Des endroits qui représentent un minuscule pourcentage de la surface terrestre mais qui jouent un rôle crucial. Et même ces îles désertes, perdues au milieu de nulle part, n’échappent pas à la pollution plastique. Il n’y a pas un recoin de la planète épargné.
L’approche reste pragmatique : ces îles agissent comme des filets naturels. Le plastique vient s’y échouer. « Plutôt qu’aller essayer de collecter du plastique flottant en mer, c’est beaucoup plus efficace d’aller retirer le plastique une fois qu’il s’est échoué. » Restaurer ces sanctuaires tant qu’il est encore temps, avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.
Une équipe qui vit et respire cette mission
Vingt personnes à bord. Pas des bénévoles du dimanche, mais une équipe salariée qui fait de cette lutte son métier depuis quatre ans. Une petite équipe à terre pour la logistique. Le tout financé par des dons de particuliers, du mécénat d’entreprises, du sponsoring.
Parce que oui, ça coûte. Un bateau de 40 mètres qui traverse les océans, une mini-usine de recyclage embarquée, des formations dans quarante pays, une exposition itinérante en France – tout ça a un prix. Mais c’est aussi un investissement dans notre capacité collective à changer de cap.
Nantes, une escale pour se réveiller
Jusqu’au 28 mai, le navire est là, accessible, ouvert. Les conférences, l’exposition, les ateliers : tout est pensé pour que vous ne repartiez pas juste avec un « ah oui, c’est terrible cette pollution. » L’idée, c’est que vous repartiez avec des solutions dans votre sac.
Parce qu’au fond, on le sait tous. On a vu les images de ces îles de plastique dans le Pacifique, ces tortues avec des pailles dans le nez, ces poissons qui ingèrent des microplastiques. On sait. Mais entre savoir et agir, il y a ce fossé qu’on a du mal à franchir.
Plastic Odyssey vient construire un pont. Pas avec de grands discours culpabilisants, mais avec du concret, du pragmatique, du « voilà ce qui marche ailleurs, voilà ce que vous pouvez faire ici. »
Et la qualité de nos eaux locales dans tout ça ?
Question légitime : comment va notre façade atlantique ? Morgane reste honnête : « Ce n’est pas notre travail. » Plastic Odyssey ne fait pas de monitoring de la qualité de l’eau. En revanche, des chercheurs de l’université de Nantes s’y attellent. Et ces escales sont aussi l’occasion d’échanger avec eux, de croiser les savoirs.
Parce que la lutte contre la pollution plastique, c’est un travail d’équipe. Les scientifiques qui mesurent, les associations qui sensibilisent, les entreprises qui innovent, les citoyens qui changent leurs habitudes. Chacun sa pièce du puzzle.