Quand le vent tourne
Rappelez-vous. Pendant le Covid, impossible de trouver des œufs bio en rayon. Les légumes locaux partaient comme des petits pains. L’agriculture biologique surfait sur une vague d’enthousiasme sans précédent. Et puis voilà, l’inflation est passée par là.
Christian Francheteau, éleveur laitier bio en Vendée et représentant de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire, le constate tous les jours. « Au moment du Covid, la bio a été plébiscitée. On ne se posait même pas la question de la communication, tellement la demande était forte. » Mais cette euphorie ressemble aujourd’hui à un lointain souvenir.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ces agriculteurs qui cultivent sans pesticides, qui élèvent sans antibiotiques, qui produisent le lait de nos yaourts et les légumes de nos cantines scolaires, certains jettent l’éponge. La déconversion, ce mot qu’on n’osait pas prononcer il y a trois ans, s’invite désormais dans les conversations.
Ambition Bio : un programme pour tout relancer ?
Face à cette crise, la région et les professionnels ont signé « Ambition Bio 2025-2027 ». Un nom qui claque, des objectifs ambitieux. Mais concrètement, qu’est-ce que ça change pour celui qui trait ses vaches à l’aube ou qui récolte ses carottes ?
Le programme s’articule autour de quatre axes principaux. D’abord, relancer la communication pour redonner envie aux consommateurs. Parce que oui, il faut reconquérir des clients qui regardent désormais leur ticket de caisse avec une calculatrice mentale. Ensuite, développer de nouvelles filières bio sur le territoire. Troisième point : continuer la recherche. Et enfin, accompagner l’installation et la transmission des exploitations.
« C’est une déclinaison du programme national », explique Christian Francheteau. Chaque région l’adapte à son territoire. Les Pays de la Loire ont bossé dessus entre 2024 et 2025. Mais entre les belles intentions sur le papier et la réalité du terrain, il y a parfois un fossé.
La loi Egalim : une promesse non tenue
Parlons-en, de cette fameuse loi Egalim. Souvenez-vous, c’était en 2018. L’État s’engageait : 20% de produits bio dans la restauration collective d’ici 2022 pour le public, puis 2024 pour le privé. Une aubaine pour les agriculteurs qui se sont préparés, ont investi, ont converti leurs terres.
Le hic ? « Pour un agriculteur, il faut deux ans minimum, voire trois pour certaines filières, entre le temps où on est en conversion et le temps où le produit peut être vendu en bio », précise Christian. Donc les producteurs ont anticipé, les filières se sont organisées. Sauf que le premier janvier 2022 est arrivé et… rien. Ou presque.
Pas de contrôles systématiques. Pas de sanctions. « Celui qui ne respecte pas la loi n’a rien », déplore l’éleveur vendéen. Résultat ? Des tonnes de produits bio sans débouchés, des agriculteurs qui avaient misé sur ce marché et qui se retrouvent le bec dans l’eau. La désillusion, quoi.
Bon, soyons justes. Certaines cantines jouent le jeu. Des communes, des collèges, des lycées dépassent même les 20% et prouvent que c’est faisable. Mais ils restent l’exception plutôt que la règle.
18% de surfaces bio en 2027 : mission impossible ?
L’objectif affiché du programme ? Atteindre 18% de la surface agricole régionale en bio d’ici 2027. Aujourd’hui, on stagne à 12,5%. Ça vous semble jouable ? Christian Franchetot reste lucide : « Dans le contexte qu’on connaît aujourd’hui, je pense pas qu’on y arrivera. »
Il faudrait pratiquement doubler les surfaces en deux ans. Alors qu’on sort à peine de deux années de déconversions. Certes, la situation se stabilise, mais de là à imaginer un boom… « On a mis un objectif fort », reconnaît-il, mais l’honnêteté commande d’admettre que le curseur a été placé trop haut.
Cet objectif national avait été fixé en 2024, avant la vraie crise. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Et pas toujours dans le bon sens.
Le bio dans les cantines : plus cher, vraiment ?
« Le bio, c’est trop cher. » Combien de fois a-t-on entendu cette rengaine ? Pourtant, creusons un peu. Le produit brut coûte effectivement plus cher à l’achat. Mais les responsables malins travaillent différemment.
Moins de gaspillage, déjà. Si vous réduisez de 20 à 30% le volume de nourriture qui finit à la poubelle, vous récupérez un budget. Ce budget, vous pouvez le réinjecter dans des produits de meilleure qualité. Logique, non ?
Et puis il y a la cuisine. La vraie, celle où on reprend les produits bruts au lieu d’ouvrir des barquettes toutes prêtes. « Les gens reprennent à travailler les produits », souligne Christian. C’est moins cher, c’est meilleur, c’est plus sain.
Certains établissements atteignent 65% de bio dans leurs menus. Comment ? En combinant toutes ces approches. Et en impliquant les enfants, aussi. Dans certaines écoles, ce sont eux qui initient le mouvement anti-gaspillage. Ils sensibilisent leurs parents à la maison. Le cercle vertueux, quoi.
Les bénéfices pour la santé : mythe ou réalité ?
Christian Francheteau reste prudent sur ce terrain glissant. « J’ai pas les résultats scientifiques », admet-il. Mais les retours de terrain parlent. Dans les établissements qui ont massivement basculé vers le bio, on observe des changements chez les enfants.
Est-ce lié uniquement à l’absence de pesticides ? À la qualité nutritionnelle supérieure ? À l’éducation alimentaire qui accompagne souvent ces démarches ? Difficile à dire. Mais quelque chose bouge.
Les élections municipales : un nouveau souffle ?
Avec les élections municipales qui approchent, le bio s’invite dans les programmes. À Nantes, la maire sortante Johanna Rolland a annoncé viser 47% de bio dans les cantines. Ambitieux ? Carrément.
« Entre l’afficher dans les programmes et le réaliser, il faut encore un petit peu de temps », tempère Christian avec le pragmatisme de celui qui connaît le terrain. Ce délai, justement, pénalise toute la filière. Les agriculteurs ne peuvent pas attendre indéfiniment que les promesses se concrétisent.
Mais bon, au moins le sujet reste à l’ordre du jour. C’est déjà ça.
De nouvelles filières à développer
Le programme Ambition Bio mise aussi sur l’émergence de nouvelles filières territoriales. Le pain, les légumineuses, les produits laitiers : autant de pistes à explorer dans la région.
Et franchement, les Pays de la Loire ont des atouts. « On a un savoir-faire à la fois au niveau des producteurs, et on a la chance d’avoir un certain nombre d’entreprises qui transforment, qu’on n’a pas ailleurs », rappelle Christian Franchetot. Cette complémentarité entre production et transformation, c’est une vraie force.
La capacité à faire émerger de nouvelles filières existe. Les besoins sont là, identifiés. Reste à créer les conditions pour que ça décolle vraiment.
L’optimisme malgré tout
Alors, faut-il désespérer ? Christian Francheteau refuse de baisser les bras. « Il y a un potentiel, si la consommation repart, si on incorpore plus de produits bio dans la restauration collective. »
Ce « si » pèse lourd. Tout dépend de notre capacité collective à remettre le bio au centre du jeu. Les producteurs sont là, compétents, motivés. Les entreprises de transformation aussi. Le terreau est fertile, si on peut dire.
Mais sans un vrai engagement des pouvoirs publics sur les contrôles Egalim, sans un retour des consommateurs vers ces produits, sans une volonté politique qui se traduit en actes concrets, le programme Ambition Bio risque de rester… une ambition.