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Souveraineté numérique : la France face à ses dépendances Radio Fidélité
Le 12 juin, deux intelligences artificielles développées par l’entreprise américaine Anthropic, baptisées Mythos 5 et Fable 5, se sont éteintes simultanément dans le monde entier. La cause : une décision unilatérale de l’administration Trump. Pour la France, qui utilisait ces outils dans le domaine du renseignement intérieur, le choc a été immédiat. Et la question posée, brutalement, est celle-ci : jusqu’où sommes-nous dépendants de technologies que nous ne contrôlons pas ?
Une coupure, un révélateur
Fabien Lebrun , sociologue et spécialiste du numérique à Nantes Université, ne mâche pas ses mots. « C’est évident, et j’ai même envie de dire c’est presque plus que ça. » Selon lui, cet épisode ne révèle pas seulement une dépendance technologique, il expose la position de l’Europe dans un rapport de force mondial à trois blocs : les États-Unis, la Chine et l’Europe, cette dernière courant après les deux premières. Les intelligences artificielles génératives sont désormais des outils de puissance, notamment militaire. Washington a décidé de ne plus les partager. Simple.
Face à ce constat, la France a réagi en annonçant vouloir retirer à l’entreprise américaine le contrat liant ses services de renseignement à cette technologie, pour le confier à un acteur français. Une décision que Fabien Lebrun accueille avec scepticisme. Il rappelle que depuis plus de dix ans, l’Éducation nationale passe des contrats avec Microsoft, donnant à cette entreprise un accès massif aux données des élèves, des enseignants et de l’administration. « D’un côté, on fait des annonces de souveraineté, et en même temps on ne fait que reproduire, si ce n’est intensifier, d’autres formes de dépendance. »
Le débat qu’on n’a pas
Mistral IA, les investissements en data centers annoncés par Emmanuel Macron, les ambitions françaises dans l’intelligence artificielle : tout cela va dans le bon sens, dit-on. Mais pour Fabien Lebrun, ces réponses esquivent la vraie question. « On confisque une partie du débat. On pose tout en termes de rattrapage ou de souveraineté, et on oublie de se demander s’il faut vraiment développer cette technologie dans ces conditions, aussi vite, de cette façon. »
C’est une question politique, insiste-t-il, une question démocratique. Des chercheurs, des écologistes, des pans entiers de la population expriment des doutes, voire une opposition franche. Le PDG de Google s’est fait huer par des étudiants américains. Un jeune homme a lancé un cocktail Molotov sur la résidence de Sam Altman, le patron d’OpenAI. « Non pas pour cautionner ce type de comportement, mais ça dit des choses. Le problème, c’est que tous ces gens-là, on ne les écoute pas. »
L’angle mort environnemental et social
Le sociologue pointe deux impasses rarement évoquées ensemble dans le débat sur la souveraineté numérique. La première est environnementale : construire des data centers et des composants électroniques en quantité industrielle, c’est augmenter la consommation d’électricité, d’eau et de métaux rares. Des métaux dont l’extraction alimente, entre autres, les conflits en République démocratique du Congo. « On ne peut pas parler de souveraineté numérique si on ne pose pas ces enjeux. »
La seconde est sociale. Le sociologue Antonio Casilli, qu’il cite, estime entre 150 et 430 millions le nombre de personnes employées dans des conditions qu’il qualifie lui-même d’esclavage moderne, principalement dans les pays du Sud, pour entraîner et faire fonctionner ces intelligences artificielles. « Elle est où, la souveraineté numérique, ici ? On leur a demandé, eux ? »
Faire la balance des coûts et des bénéfices
Fabien Lebrun ne rejette pas en bloc toute utilité à l’intelligence artificielle. Il reconnaît que la question des bénéfices dans l’industrie ou pour certaines tâches complexes mérite d’être posée. Mais il réclame une évaluation sérieuse, collective, démocratique. « Il faut vraiment faire la balance des coûts et des bénéfices. » Et pour cela, il faudrait que le plus grand nombre soit autour de la table : citoyens, chercheurs, travailleurs, responsables politiques.
En attendant, la France se retrouve dans une contradiction difficile à résoudre : elle veut protéger ses données, mais elle s’enfonce chaque jour davantage dans un « tout numérique » qui, par nature, en produit toujours plus et en exige toujours plus. Une impasse, reconnaît Fabien Lebrat. Reste à savoir si quelqu’un, quelque part, a vraiment envie de l’entendre.