Une encyclique qui ne sort pas de nulle part
Magnifica Humanitas. La magnifique humanité. Le titre résonne comme un manifeste, presque comme un cri du cœur. Marc Le Boucher, éditeur aux éditions Salvator et coauteur de la biographie de référence du pape, ne cache pas que cette encyclique était attendue. « On avait même le titre officiel depuis janvier dernier », confie-t-il. Pas de surprise donc, mais une attente palpable.
Le texte a été publié un 15 mai, date anniversaire de Rerum Novarum, cette encyclique monumentale de Léon XIII qui, en 1891, révolutionnait la doctrine sociale de l’Église. Coïncidence ? Certainement pas. Léon XIV s’inscrit délibérément dans cette filiation, reprenant les grands principes de subsidiarité, de bien commun, de solidarité. Sauf qu’aujourd’hui, ce ne sont plus les conditions des ouvriers qui préoccupent Rome, mais nos interactions avec des machines de plus en plus intelligentes.
Un pape mathématicien face aux algorithmes
Ce qui frappe, c’est le profil du pontife. Léon XIV n’est pas n’importe qui. Mathématicien de formation, spécialiste du droit canonique, il possède cette double casquette qui le rend particulièrement légitime pour aborder l’IA. « C’est quelqu’un qui a une formation scientifique », souligne Marc Le Boucher. Et ça change tout.
Parce que oui, on pourrait s’étonner qu’un chef religieux s’empare d’un sujet aussi technique. Mais en réalité, n’est-ce pas exactement ce dont nous avons besoin ? Quelqu’un capable de traduire les enjeux technologiques en questions éthiques, humaines, existentielles. L’IA n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs. Elle concerne nos enfants scotchés aux écrans, nos données personnelles exploitées, nos démocraties fragilisées.
Désarmer : un mot qui dérange
« Désarmer l’intelligence artificielle. » L’expression peut surprendre. Elle sonne guerrier, presque militant. Marc Le Boucher rappelle que dès son élection, le pape avait évoqué une « paix désarmée et désarmante », reprenant les mots du père Christian de Chergé, ce moine de Tibhirine assassiné en Algérie.
Le vocabulaire n’est pas choisi au hasard. Des robots tueurs aux algorithmes de surveillance, l’IA est déjà une arme. Une arme économique, militaire, politique. Le pape ne diabolise pas la technologie – ce serait absurde – mais il refuse la naïveté. « L’intelligence artificielle peut produire le meilleur comme le pire », analyse l’éditeur. Servir l’humanité ou la détruire. Favoriser le partage ou concentrer les richesses.
Cette lucidité traverse tout le texte. Pas d’optimisme béat, pas de pessimisme paralysant non plus. Juste une espérance chrétienne teintée du réalisme augustinien. Car oui, l’homme est faillible. Et ses créations aussi.
Un texte qui ne fait pas dans la demi-mesure
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Magnifica Humanitas n’est pas une simple déclaration de principe de quelques pages. C’est un document fourni, dense, qui rentre dans le détail. Le pape y parle de l’utilisation excessive des écrans chez les enfants, des techniques de manipulation, de la concentration des données entre quelques mains.
Même Libération, pas franchement un journal du Vatican, a salué « une forme de sévérité » sur les dérives possibles. Quand la gauche laïque applaudit une encyclique papale, c’est que quelque chose résonne au-delà des frontières confessionnelles.
Et puis il y a ces références culturelles qui détonnent. Le Seigneur des Anneaux côtoie Victor Frankl, Anna Arendt dialogue avec Nelson Mandela. Le texte puise dans la culture contemporaine sans complexe, prouvant que la tradition peut parler au présent. Peut-être même au futur.
Christopher Hola et le choix d’Anthropic
Détail intrigant : lors de la présentation de l’encyclique, le pape était accompagné de Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, l’entreprise derrière Claude, une IA concurrente de ChatGPT. Pourquoi lui ? Pourquoi pas Sam Altman d’OpenAI ou d’autres géants ?
Marc Le Boucher y voit une stratégie de communication, mais aussi un choix éthique. Anthropic affiche un souci de sécurité et de transparence « un peu plus marqué que d’autres ». Le pape ne veut pas simplement parler de l’IA, il veut parler aux acteurs de l’IA. Et il a même assisté personnellement à la conférence de presse, chose rarissime pour un pontife. « Qu’il est dans le coup », résume l’éditeur avec une pointe d’humour.
C’est aussi la première fois qu’un pape participe à la conclusion d’une conférence de presse présentant son propre texte. Le message est clair : ce n’est pas un sujet secondaire, pas une réflexion théorique réservée aux théologiens. C’est urgent. C’est maintenant.
Et les catholiques français dans tout ça ?
Comment ce texte peut-il résonner dans le quotidien d’un catholique français, voire d’un citoyen lambda ? La question mérite d’être posée. Marc Le Boucher rappelle que le pape visitera la France fin septembre. L’occasion d’approfondir ces thèmes, de les incarner dans le débat public hexagonal.
On se souvient de Laudato Si, l’encyclique écologique de François. Même des catholiques réservés sur l’écologie avaient joué le jeu, lu le texte, réfléchi. Magnifica Humanitas pourrait connaître le même destin. Parce qu’au fond, qui n’est pas concerné par l’IA aujourd’hui ? Qui ne s’est jamais interrogé sur l’influence des algorithmes, sur l’avenir de nos enfants dans ce monde hyperconnecté ?
Le texte offre des « outils de réflexion, de discernement », insiste l’éditeur. Pas des réponses toutes faites, mais un cadre pour penser. Et c’est peut-être ça, la force d’une encyclique : ne pas clore le débat, mais l’ouvrir. Donner un langage commun pour parler d’enjeux qui nous dépassent.
Un héritage qui se construit
En choisissant de s’appeler Léon XIV, ce pape a fait plus qu’honorer un prédécesseur. Il a assumé un héritage, celui d’une Église qui ne craint pas d’affronter les mutations de son temps. Léon XIII s’était attaqué à la question ouvrière au moment de la révolution industrielle. Léon XIV s’attaque à l’IA au moment de la révolution numérique.
La doctrine sociale de l’Église continue de s’écrire. Elle intègre désormais les quatre ou cinq grands principes classiques – subsidiarité, bien commun, destination universelle des biens, solidarité, justice sociale – à cette nouvelle réalité algorithmique. C’est ambitieux. C’est nécessaire.
Et puis il y a cette insistance sur l’homme créé à l’image de Dieu. Dans un monde où les frontières entre l’humain et la machine s’estompent, où certains rêvent de transhumanisme et d’immortalité numérique, cette affirmation prend une dimension nouvelle. Qu’est-ce qui fait notre humanité ? Qu’est-ce qui nous distingue d’une intelligence artificielle, aussi performante soit-elle ?
Entre espérance et vigilance
Marc Le Boucher le dit clairement : le pape n’est « ni optimiste ni pessimiste mais porté par une espérance ». C’est toute la nuance d’une pensée qui refuse le manichéisme. L’IA n’est ni un sauveur ni un démon. C’est un outil, puissant, potentiellement dangereux, qui demande du discernement.
Cette posture n’a rien de tiède. Au contraire. Elle exige une vigilance constante, une capacité à distinguer ce qui sert l’homme de ce qui l’asservit. À l’heure où les GAFAM accumulent des richesses colossales, où les algorithmes décident de ce que nous voyons, lisons, achetons, cette vigilance n’est pas un luxe. C’est une urgence démocratique.
Le pape, par sa voix, nous rappelle que la technique n’est jamais neutre. Qu’elle porte en elle des choix de société, des valeurs, une certaine conception de l’homme. Et que nous avons notre mot à dire.