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Semaine Sainte : le jeudi saint avec Marie Blanchard, responsable adjointe de la pastorale liturgique et sacramentelle

micRadio Fidélitétoday2 avril 2026 44

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    Semaine Sainte : le jeudi saint avec Marie Blanchard, responsable adjointe de la pastorale liturgique et sacramentelle Radio Fidélité


Jeudi Saint : Quand Dieu se met à genoux devant les hommes

Le jour où tout a basculé

Pourquoi appelle-t-on le jeudi saint « le jour de la fondation de l’Église » ? La question mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’entre nous, d’autres moments de la Semaine sainte auraient pu prétendre à ce titre. La résurrection, par exemple. Ou la crucifixion elle-même.

Marie Blanchard nous invite d’abord à faire « un pas de côté ». À regarder ce qui se passe vraiment dans la liturgie de ce soir-là. « Le pape François nous invite à redécouvrir les symboles de la liturgie pour nous émerveiller de ce qui s’y vit, » explique-t-elle. Cette lettre qu’il a écrite en 2022, J’ai désiré d’un grand désir, porte d’ailleurs un titre qui résonne étrangement avec l’urgence du jeudi saint.

Les prières de la messe du soir sont explicites. Presque brutales dans leur clarté. « Seigneur Dieu, tu nous appelles à célébrer la très sainte Cène où ton fils unique, avant de se livrer lui-même à la mort, a remis pour toujours à son Église le sacrifice nouveau. » C’est la prière d’ouverture. Pas mal comme entrée en matière.

Un mot qui dérange : sacrifice

Mais voilà, il y a ce mot. Sacrifice. Un terme qui coince un peu dans notre gorge moderne. « Le sacrifice, c’est le don de soi par amour, » précise Marie Blanchard. « Un don libre. »

Jésus sait qu’il va mourir. Il sait qu’il va aimer « jusqu’au bout », comme le dit l’évangile de Jean. Alors il lègue son testament, son héritage. Plus encore : un commandement. « Prenez et mangez, ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang. Vous ferez cela en mémoire de moi. »

Il institue l’eucharistie. Il institue les prêtres qui célébreront ce sacrement. Et même si on s’arrête là, on n’a jamais vraiment fini de comprendre cette notion. Le don de soi par amour. Ça parle, non ?

L’agneau qui change tout

Ce repas du jeudi saint s’inscrit dans une tradition précise : le Séder de Pessah, le repas pascal juif. Les Hébreux commémoraient leur passage vers la liberté, vers la terre promise. Ils mangeaient du pain, buvaient du vin, partageaient un agneau.

À la Cène, il manque l’un de ces trois ingrédients. Lequel ? L’agneau. Parce que c’est Jésus qui prend sa place. Le Christ devient l’agneau. « Nous sommes dans cette dimension de mémorial, » explique Marie Blanchard, « qui nous projette vers la vie éternelle. »

D’ailleurs, juste avant la communion, à chaque messe, on retrouve cette phrase : « Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau. » On est vraiment dans cette dynamique qui nous rend présent à l’événement de salut de Jésus. Qui nous relance dans l’espérance du royaume. Déjà là, mais pas encore pleinement accompli.

Une messe pas tout à fait comme les autres

Alors ce soir, dans les paroisses, ça va ressembler à une messe classique. Presque. Quelques éléments changent. Les lectures d’abord : l’Exode chapitre 12, le psaume 115, la première lettre aux Corinthiens.

Et puis l’évangile de Jean. Tiens, justement. C’est là que ça devient intéressant. Le récit de l’institution de l’eucharistie, on le retrouve à quatre endroits dans la Bible : Matthieu, Marc, Luc et… la première aux Corinthiens. Il manque un évangile. Jean.

« Jean a choisi de tourner notre regard vers le message ultime de Jésus, celui de l’amour en acte, » souligne Marie Blanchard. Parce que Jean, lui, raconte autre chose. Le lavement des pieds.

Le geste qui dérange

Au cours de cette même soirée, Jésus se lève de table. Il prend la tenue d’un serviteur. Et il lave les pieds de ses disciples, un par un. Déconcertant, non ? Le maître qui devient serviteur. Dieu qui se met à genoux devant les hommes.

Ce geste est repris dans la liturgie. Le pape lave les pieds d’évêques à Rome. Dans les paroisses, c’est souvent le curé qui le fait. Douze personnes. En imitant le Christ qui s’abaisse devant ses apôtres, qui invite chacun de ses disciples à aimer de même. Avec humilité.

« C’est important d’avoir les deux gestes ensemble, » insiste Marie Blanchard. « L’eucharistie et le lavement des pieds. Le lavement des pieds prend tout son sens avec l’eucharistie. » L’un ne va pas sans l’autre. On ne peut pas communier au corps du Christ sans accepter de se mettre au service de nos frères.

De la fête à l’angoisse

Pendant les paroles de la consécration, un détail change. On dit : « La nuit même où il fut livré, c’est-à-dire aujourd’hui. » Aujourd’hui. Pas il y a 2000 ans. Aujourd’hui.

« On prend conscience du fait que ce Christ qui nous a invités, c’est vraiment lui qui s’est révélé à nous dans la liturgie de la parole. C’est vraiment lui qui va s’offrir à nous sur l’autel, » explique Marie Blanchard. « En se rendant présent pour nous sauver aujourd’hui comme il y a 2000 ans. »

Après la communion, pas d’envoi. Pas de bénédiction. Encore moins de chant. Le silence. Le prêtre prend le saint-sacrement et va en procession le porter jusqu’au lieu de la veillée d’adoration. L’autel est dépouillé. Tout est enlevé. Une sorte de veille.

« On entre vraiment dans le temps de l’angoisse et du deuil qui accompagnera les heures de la passion, » dit Marie Blanchard, « jusqu’au jaillissement de la lumière dans la nuit de Pâques. »

Trois jours, une seule célébration

Le jeudi saint ouvre le Triduum pascal. Trois jours qui forment une seule et même célébration. Elle commence le jeudi saint au soir, sans envoi. L’envoi se trouve lors du double alléluia pascal, à la fin de la vigile.

Dans les premiers siècles de l’Église, on fêtait Pâques tous les dimanches. Puis on a choisi un dimanche particulier qui concentrait toutes les étapes de la passion. Mais c’était lourd. Indigeste, spirituellement parlant. Alors on a étalé ces différents moments sur plusieurs jours. Pour aider le peuple à mieux entrer dans les différents événements de l’histoire du salut.

La Semaine sainte a été particulièrement redéployée au milieu du XXe siècle, avec le concile Vatican II. Une redécouverte de la parole de Dieu. Une centration sur le mystère pascal. Une participation active des fidèles.

« C’est une invitation pour nous de profiter de tous ces différents moments, » encourage Marie Blanchard. « En les habitant pleinement. En nous y préparant. En lisant les textes, même si on a l’impression que c’est toujours les mêmes. » Parce qu’ils ne sont jamais les mêmes. Ils entrent en résonance avec ce qu’on vit. C’est une parole vivante, fraîche, qui ne vieillit pas.

Et maintenant ?

Dans l’évangile de Jean, Jésus dit aux disciples : « Vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. » Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire pour quelqu’un qui sort de la messe ce soir ?

Le pape Benoît XVI avait cette phrase forte : « Une eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l’amour est en elle-même tronquée. » N’est pas valide. Et il poursuivait : « Le commandement de l’amour devient possible parce qu’il n’est pas seulement une exigence. L’amour peut être commandé parce qu’il est d’abord donné. »

On le reçoit. Donc on peut le transmettre à notre tour.

« Ce qu’on est invité à vivre le jeudi saint, c’est ce qu’on est invité à vivre toute notre vie de chrétien, » rappelle Marie Blanchard. Rendre service. Être attentif aux besoins de nos voisins, de nos proches, de nos collègues. Montrer qu’ils ont du prix à nos yeux. Ça les aidera à prendre conscience qu’ils ont du prix aux yeux de Dieu.

Pas forcément par des dons financiers. Une présence attentive suffit. Dire du bien en public de nos frères et sœurs. Se mettre au service de notre paroisse. Témoigner auprès de ceux qui ne sont pas chrétiens de cette joie qu’on a.


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