Une vague bleue qui surprend la métropole
Commençons par ce qui saute aux yeux. Six communes de la métropole nantaise ont basculé à droite en l’espace de deux dimanches. Orvault, Bouaye, La Chapelle-sur-Erdre, Les Sorinières dès le premier tour. Puis Couëron et Thouaré-sur-Loire dimanche soir. Une ceinture bleue qui se dessine autour de Nantes et qui fait grincer des dents à gauche.
Certains parlent déjà de vague. D’autres tempèrent. Louise Dalibert, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’université catholique de l’Ouest, nous rappelle qu’il faut regarder de plus près. « Une recomposition durable, c’est toujours difficile à dire », explique-t-elle. Chaque commune a ses spécificités, son histoire. Orvault ? C’était historiquement un fief de droite qui revient à ses premières amours. Mais La Chapelle-sur-Erdre, Couëron, Les Sorinières ? Là, on parle de bastions ancrés à gauche depuis des décennies.
Ces bascules, personne ne les attendait vraiment. On tablait plutôt sur un statu quo pépère, chaque camp conservant ses acquis. Raté.
Nantes : le match qu’on n’attendait pas
Et puis il y a Nantes. Johanna Rolland est réélue, certes. Mais avec quelle sueur froide ! 52,18 % contre 47,82 % pour Fouché Belot. Sa victoire la plus courte depuis qu’elle a pris les rênes de la ville en 2014. Il faut remonter à l’élection de Jean-Marc Ayrault en 1989 pour retrouver un écart aussi serré entre droite et gauche dans la cité des Ducs.
« Personne n’attendait qu’il y ait match à Nantes il y a encore quelques semaines », souligne Louise Dalibert. Au premier tour, la droite s’est mobilisée massivement dans ses bureaux de vote traditionnels. Puis au second, la gauche s’est remobilisée, en grande partie pour faire barrage. Le résultat ? Un suspense digne d’un thriller politique.
Mais cette victoire au goût amer change la donne. La majorité métropolitaine de Johanna Rolland se réduit comme peau de chagrin. L’opposition, elle, sort revigorée de ces élections. Concrètement, peut-elle continuer à gouverner comme avant ? Pas sûr.
La fusion technique qui fait débat
Entre les deux tours, une décision a fait couler beaucoup d’encre : la fusion technique entre la liste de Johanna Rolland et celle de La France insoumise. Machine à perdre pour les uns, moyen intelligent de rassembler toutes les voix de gauche pour les autres. Au final ? Ça a fonctionné. Même s’il faut noter le nombre important de votes blancs et nuls, qui mérite qu’on s’y attarde.
Cette alliance va-t-elle changer la gouvernance au sein de la mairie ? Louise Dalibert reste prudente. Au conseil municipal, la majorité construite avec les écologistes, les communistes et les différents partis de la gauche unie reste relativement confortable. Mais l’arrivée d’élus insoumis va forcément bousculer les équilibres.
« Il faut se rappeler qu’une partie importante des décisions prises par un conseil municipal est généralement votée par l’ensemble des partis », rappelle la chercheuse. Les sujets polémiques existent, bien sûr. Mais à l’échelle locale, les clivages sont souvent moins tranchés qu’au niveau national. L’urbanisme, la voirie, les équipements publics : autant de dossiers où les convergences dépassent parfois les étiquettes.
La métropole, ce géant méconnu
Le vainqueur à Nantes emporte mécaniquement la métropole. Pas de suspense sur ce point. Mais le rapport de force au sein de Nantes Métropole, lui, change radicalement. Avec toutes ces communes qui ont basculé à droite, Johanna Rolland va devoir composer, négocier, peut-être même revoir sa copie.
« Le premier défi qui va être le sien, c’est la gouvernance métropolitaine », analyse Louise Dalibert. Cette gouvernance est contestée sur sa droite, mais aussi sur sa gauche. Le vrai troisième tour se jouera lors du conseil communautaire du 3 avril prochain.
Et puis il y a cette réalité que beaucoup ignorent : le budget de Nantes Métropole frôle les 2 milliards d’euros. Celui de la ville de Nantes ? 660 millions. Les transports, l’environnement, la voirie, les déchets, l’eau : toutes ces compétences essentielles relèvent de l’intercommunalité. Pourtant, les électeurs se mobilisent surtout pour leur maire, et voient de loin cette structure métropolitaine souvent floue et méconnue.
Quand les sortants tiennent bon
Maintenant, prenons un peu de recul et regardons le reste du département. Parce que tous les sortants n’ont pas trinqué. Certains ont même démontré une solidité à toute épreuve.
À Saint-Nazaire, David Samzun décroche un troisième mandat avec près de 49 % des voix. À La Baule, Franck Louvrier s’impose largement. Ces résultats illustrent une règle qui semble tenir en politique locale : quand un maire est bien implanté, ancré dans son territoire, il résiste. Même face à des vents contraires.
« Ces maires se sont appuyés sur leur bilan et sur des équilibres globaux », explique Louise Dalibert. Pas de vague nationale qui aurait tout balayé sur son passage. La campagne a porté sur des enjeux locaux, et les sortants ont su tirer leur épingle du jeu.
Prenez Rezé. Historiquement à gauche, la commune aurait pu basculer sur le papier. Sandra Impériau avait tout contre elle dans ce contexte de poussée à droite. Et pourtant, elle est réélue avec 56 % des voix. Plutôt une belle claque pour ceux qui annonçaient sa défaite.
Même chose à Orvault, mais dans l’autre sens. La ville a une sociologie plutôt centre-droit. En 2020, Jean-Sébastien Guitton, candidat divers écologiste, l’avait emporté sur une triangulaire avec seulement 42 % des voix. Six ans plus tard, il obtient un nombre de voix historique pour la gauche à Orvault. Preuve, s’il en fallait, qu’une implantation locale solide peut défier les logiques partisanes traditionnelles.
Le cas Pornic, cette anomalie
À contrario, il y a Pornic. Claire Hugues ne réalise que 32,79 % des voix au second tour. Moins bien qu’au premier tour. Elle avait pris la mairie en 2024 après la démission de Jean-Michel Brard, élu député. Transition ratée ? Sanction des électeurs ?
« C’est un peu une anomalie dans ce paysage politique », reconnaît Louise Dalibert. Au moment où la droite consolide ses bastions, voire en conquiert de nouveaux, Pornic montre l’inverse. Jean-Michel Brard était extrêmement implanté. Son départ a créé un vide difficile à combler. La question de la proximité, de l’acceptation de cette succession, se pose avec acuité. Il y a là des réponses très localisées à chercher, au plus près du terrain.
Qui s’est déplacé pour voter ?
Parlons maintenant de ceux qui ont fait l’élection : les électeurs. Ou plutôt, ceux qui se sont déplacés. Car en Loire-Atlantique, la participation était en baisse au second tour par rapport au premier. À Nantes en revanche, elle a légèrement progressé. Comment comprendre cette mobilisation en demi-teinte ?
Il y a des pistes assez claires. Un nombre important de communes en Loire-Atlantique n’avaient qu’une seule liste en lice. Aller voter quand il n’y a pas vraiment d’enjeu, ça peut démobiliser, même en milieu rural où traditionnellement on vote plus que dans les grandes villes.
Par contre, à Nantes, ce n’est pas un simple regain de participation. C’est carrément historique. Il faut retourner aux années 80 pour retrouver une mobilisation aussi forte. « Dans les villes où il y avait des enjeux, dans les villes où il y avait une incertitude sur l’issue, ça reste mobilisateur », résume Louise Dalibert.
Le Rassemblement national : défaite ou victoire ?
Impossible de faire l’impasse sur le Rassemblement national, présent dans plusieurs communes de Loire-Atlantique avec 14 élus au conseil municipal. Alors, défaite ou victoire ?
Le RN avait affiché clairement son ambition : conquérir Donges. En faire la première prise en Loire-Atlantique. Gauthier Bouchet, le patron du parti qui se présentait jusqu’ici à Saint-Ère, a même déménagé à Donges pour tout miser sur cette commune où le RN avait totalisé près de 55 % des voix aux législatives.
Résultat ? Un échec cuisant. Gauthier Bouchet réalise 24 % au premier tour, 16 % au second. Pas de match. La différence entre élections locales et nationales saute aux yeux. Le vote RN aux législatives ne s’est pas transposé aux municipales.
Mais tout n’est pas noir pour le parti de Marine Le Pen. À Saint-Nazaire, Julio Pichon obtient entre 17 et 18 %, le meilleur score du RN aux municipales dans la ville. En 2014, ils étaient entrés au conseil municipal avec un score entre 12 et 13 %. C’est malgré tout une progression.
« On voit ici et là émerger des figures du Rassemblement national », observe Louise Dalibert. Gauthier Bouchet, Julio Pichon, Maltinet, Bryan Pecker : des personnalités qu’on avait vues aux législatives et qu’on retrouve maintenant sur la scène municipale. Une forme d’implantation se dessine, même si pour le coup, ils n’ont pas passé l’étape qu’ils attendaient. Une implantation, donc. Mais pas une victoire.
Et maintenant ?
Après ces municipales, un troisième tour se profile déjà. L’élection à la présidence de Nantes Métropole va se jouer avec un rapport de force complètement bouleversé. Les cartes sont rebattues. Les alliances à construire. Les compromis à trouver.
Ce scrutin intercommunal reste souvent méconnu des électeurs, qui se mobilisent davantage pour leur maire que pour les enjeux métropolitains. Pourtant, les compétences de la métropole touchent au quotidien de chacun. Peut-être que ce troisième tour permettra aux citoyens de mieux comprendre ces spécificités, de saisir l’importance de ces choix qui vont dessiner le visage de leur territoire pour les six prochaines années.