Quand le Moyen-Orient fait trembler nos réservoirs
Le détroit d’Ormuz bloqué depuis deux mois, ça vous dit quelque chose ? C’est ce petit passage maritime par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial. Un véritable goulot d’étranglement stratégique qui, lorsqu’il se referme, fait bondir les cours du baril comme un ressort. Résultat : les automobilistes français ont vu les prix à la pompe grimper à des niveaux qui piquent les yeux et le porte-monnaie.
Et comme si ça ne suffisait pas, la raffinerie de Donges s’est mise en pause. Depuis le 27 avril dernier et jusqu’à fin juin, ce mastodonte industriel qui assure entre 20 et 25 % de la production nationale de carburant est à l’arrêt. Maintenance réglementaire oblige. Un timing pour le moins… délicat.
Un arrêt prévu mais qui tombe mal
Arnaud Pathiaux le reconnaît d’emblée : le calendrier relève du hasard malheureux. Mais il insiste, cet arrêt n’a rien d’improvisé. « Ces grands arrêts, ça fait partie de la vie régulière des raffineries, » explique-t-il. Tous les trois ans et demi, la réglementation impose une pause pour vérifier, entretenir, sécuriser ces installations complexes qui transforment du pétrole brut en essence et diesel.
La préparation ? Plus de deux ans en amont. Les équipes de Donges ont anticipé chaque détail, gonflé les stocks au maximum avant la fermeture, coordonné les flux avec les autres raffineries du groupe. Gonfreville en Normandie, Anvers, Rotterdam : autant de sites venus prêter main-forte pour compenser l’absence temporaire du géant ligérien.
Paradoxalement, Arnaud Pathiaux voit presque un avantage dans ce timing. « C’est presque un avantage aujourd’hui pour la situation de Donges, » affirme-t-il. Pourquoi ? Parce que justement, tout était prévu, calibré, stocké. Pas de panique à bord, donc.
La molécule est là, pas de pénurie en vue
Pénurie. Le mot qui fait frémir. Celui qui déclenche les comportements compulsifs, les files d’attente interminables devant les stations, les réservoirs remplis à ras bord « au cas où ». Arnaud Pathiaux le martèle : « Aujourd’hui, la molécule est disponible, on a du produit. »
Pas question d’employer le terme de pénurie à la légère. Ce qui peut arriver, en revanche, c’est une tension ponctuelle lors des grands week-ends de départ en vacances. Normal : tout le monde prend la route en même temps, les stations voient défiler un flot ininterrompu de véhicules. Mais ça, Total Energie a l’habitude de gérer.
La vraie question n’est donc pas « y aura-t-il du carburant ? » mais plutôt « à quel prix ? ». Et là, les choses se corsent.
Total Energie joue la carte du plafonnement
Face à l’explosion des cours, TotalEnergie a dégainé son arme : le plafonnement des prix. Depuis le 13 mars dernier, la compagnie est la seule en France à avoir instauré ce mécanisme protecteur. 1,99 € pour l’essence, 2,25 € pour le diesel. Et ce jusqu’à fin mai, avec une promesse du PDG Patrick Pouyanné : maintenir ces plafonds tant que durera le conflit au Moyen-Orient.
« On est un peu victime de notre succès, » reconnaît Arnaud Pathiaux avec une pointe de fierté. Des clients qui ne fréquentaient pas habituellement les stations Total viennent désormais y faire le plein. L’effet d’aubaine joue à plein, surtout quand on compare avec les prix pratiqués sur autoroute par la concurrence. Les écarts ? « Extrêmement significatifs, » assure-t-il.
Ce qui frappe dans cette démarche, c’est son caractère universel. Les 3 300 stations TotalEnergie en France métropolitaine sont concernées. Autoroutes, villes, villages perdus en ruralité : partout le même prix plafonné. Ces 1300 stations en zone rurale, que Total a choisi de maintenir quand d’autres opérateurs fermaient boutique, bénéficient elles aussi du dispositif. Une question d’équité territoriale qui n’est pas anodine.
L’équation impossible des prix du pétrole
Sébastien Lecornu, ministre du gouvernement, a réclamé un plafonnement encore plus généreux. Possible ? Arnaud Pathiaux reste prudent. « L’extrême volatilité aujourd’hui des cours du pétrole » rend l’exercice périlleux. Un jour le baril s’envole, le lendemain il redescend un peu. Mais il reste à des niveaux élevés.
L’idée, c’est d’ajuster les prix de plafonnement au gré des cotations internationales. Une réactivité au jour le jour, presque heure par heure, en fonction des soubresauts géopolitiques. Chaque déclaration d’un acteur du conflit fait trembler les marchés. Difficile dans ces conditions de promettre des prix en baisse pour l’été.
Personne n’a de boule de cristal. Arnaud Pathiaux le concède volontiers. « On aimerait bien pouvoir rassurer les gens. » Mais la seule certitude, c’est que Total Energie restera « extrêmement réactif » face aux évolutions du marché.
Donges, poumon logistique de la façade atlantique
Au-delà de la production, Donges joue un rôle stratégique souvent méconnu. C’est la seule raffinerie française sur la façade atlantique. Un hub logistique crucial qui peut à la fois importer du pétrole brut pour le raffiner, ou importer directement des produits raffinés venus d’ailleurs.
Et puis il y a tout ce réseau invisible : les pipes, ces gros tuyaux qui traversent le pays comme des artères souterraines. Le SFDM – Société Donges-Meulin-Metz – est un de ces géants discrets. Il part de Donges et traverse la France pour alimenter des dépôts primaires qui, à leur tour, approvisionnent les stations-service de régions entières. Idem pour le pipe Donges-Vern qui alimente la Bretagne, le nord des Pays de la Loire, et bien au-delà
Cette infrastructure, c’est la garantie de la disponibilité. Le vrai enjeu aujourd’hui pour les Français. Pas la pénurie, mais la fluidité d’approvisionnement.
Total Energie, pas qu’une histoire de fossiles
On connaît TotalEnergie pour ses stations-service et sa raffinerie. Mais en Pays de la Loire, l’entreprise déploie aussi ses tentacules dans les énergies renouvelables. Treize sites, 93 mégawatts de photovoltaïque et d’éolien. Pas mal pour une compagnie qu’on associe spontanément au pétrole.
Le biogaz aussi fait partie du tableau. Deux sites de méthanisation en Vendée – BioLoie et BioPommeria– transforment des déchets organiques en énergie. Une filière méconnue du grand public mais prometteuse.
Arnaud Pathiaux défend une vision pragmatique : « Il n’y a pas une énergie magique qui va solutionner tout. » Le mix énergétique, voilà la solution. Continuer à fournir les énergies fossiles dont les Français ont besoin aujourd’hui – 90 % des transports carburent encore au pétrole – tout en accélérant le développement des renouvelables.
On ne passe pas d’un système A à un système B « en un claquement de doigts. » La transition prendra du temps. Mais la rentabilité des activités historiques finance justement cette transformation. Une stratégie à deux piliers : assurer le présent, construire l’avenir.
L’électricité, horizon de demain
Les systèmes énergétiques de demain seront « largement décarbonés et beaucoup basés sur l’électricité, » prédit Arnaud Pathiaux . Mais cette mutation demande des infrastructures, des investissements, du temps. La filiale AS24, dont le siège est à Saint-Herblain, adresse déjà la mobilité lourde. L’entité TotalEnergies Proxi Nord Ouest, quant à elle, livre les agriculteurs, les entreprises de BTP qui roulent au GNR – ce gazole non routier indispensable aux engins de chantier.
Parce qu’on a beau rêver d’un monde 100 % vert, les tracteurs et les pelleteuses ne tournent pas encore aux panneaux solaires. La proximité compte aussi : pouvoir livrer rapidement, localement, sans dépendre de circuits d’approvisionnement trop longs.
Et si la crise actuelle avait un effet positif ? Arnaud Pathiaux l’évoque en conclusion : « C’est peut-être le seul élément positif de la situation actuelle qui est très compliqué, c’est que ça va peut-être accélérer le développement des énergies de demain. »
Les crises ont parfois cette vertu : elles forcent l’innovation, bousculent les habitudes, accélèrent les transitions qu’on repoussait à plus tard. Le blocage du détroit d’Ormuz rappelle brutalement notre dépendance aux énergies fossiles. Et donc l’urgence d’en sortir.