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Quand le chemin de Compostelle devient une thérapie : rencontre avec Yann Samuel, réalisateur de "Compostelle"

micRadio Fidélitétoday4 mai 2026 4

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Quand le chemin de Compostelle devient une thérapie : rencontre avec Yann Samuel

Un carton qui ne doit rien au hasard

153 000 spectateurs dès la première semaine. Au Puy-en-Velay, point de départ mythique du chemin de Compostelle, c’est même un triomphe. « Je m’y attendais pas vraiment, parce que c’est pas spécialement un fief de spectateurs assidus, » confie Yann Samuel avec une franchise désarmante. Le réalisateur vise désormais le million d’entrées d’ici quelques jours. Pas mal pour un film qui aurait pu facilement tomber dans le piège du mélo larmoyant ou du prêche moralisateur.

Mais voilà, Samuel connaît son affaire. Après « Jeux d’enfants », « La Guerre des boutons » et « La Guerre des Lulus », le cinéaste poursuit son exploration de l’adolescence, ce territoire fragile où tout se joue. « Je poursuis en fait l’adolescence par le passage entre le jeune adulte et la fin de l’adolescence, » explique-t-il. Une continuité logique, presque évidente, qui confirme que cet homme a trouvé son sujet de prédilection : la transmission entre générations.

Quand un livre bouleverse tout

L’histoire commence avec un bouquin. Pas n’importe lequel : « Marche et invente ta vie » de Bernard Olivier, fondateur de l’association Seuil. Un recueil de témoignages de jeunes en difficulté qui ont participé à des marches de rupture. Des gamins perdus, cabossés par la vie, et qui racontent comment ces kilomètres ont littéralement transformé leur existence.

« Quand je lisais ces témoignages, j’étais bouleversé, ému aux larmes, » avoue Samuel. Le décalage le frappe : d’un côté, des parcours chaotiques, des gosses étiquetés « bons à rien » ; de l’autre, des transformations radicales grâce à la marche. « Je me suis dit qu’il y avait un vrai sujet de société à porter sur grand écran. » Et il ne l’a plus lâché.

Fred et Adam : un duo improbable sur la route

Le pitch ? Fred, enseignante jouée par Alexandra Lamy, se retrouve « en bout de conviction, en bout de route » dans sa vie personnelle. Elle décide de s’engager auprès de l’association Seuil pour accompagner Adam, un ado de 17 ans qui rêve de devenir rappeur et se trouve sous le coup d’une sanction judiciaire. Destination : Saint-Jacques-de-Compostelle. Distance : 2000 kilomètres.

Mais attention, pas de schéma classique où l’adulte détient toute la sagesse. « Ce n’est pas seulement dans un sens, » insiste le réalisateur. « C’est aussi le jeune qui apprend à l’adulte à réapprendre à vivre. » Un échange, une vraie réciprocité. On rit beaucoup, paraît-il. On pleure énormément aussi. Ce cocktail émotionnel qui fait mouche auprès du public.

La spiritualité sans en avoir l’air

Voilà le vrai défi du film : comment aborder la dimension spirituelle du chemin sans tomber dans le catéchisme ? Fred se dit athée. Adam ne croit pas en Dieu. Pourtant, impossible d’ignorer la charge symbolique de Compostelle.

Samuel a trouvé la parade : jouer sur l’ambiguïté. Le personnage principal s’appelle Adam – pas anodin. Il recherche sa maman Marie – encore moins anodin. Il reste fasciné par les représentations de la Vierge à l’enfant, cette figure maternelle qui lui manque cruellement. « J’ai voulu qu’il soit toujours à la lisière, » explique le réalisateur. Entre quête personnelle et appel mystérieux, entre effort physique et révélation intérieure.

Est-ce qu’on a la réponse à la fin ? « Ben est-ce qu’on a la réponse à la fin d’un pèlerinage ? » rétorque Samuel avec malice. Touché. Souvent, on part avec des objectifs précis et on revient avec des réponses à des questions qu’on ne s’était même pas posées. Cette incertitude assumée fait toute la richesse du propos.

L’immersion comme méthode

Avant d’écrire une seule ligne de scénario, Yann Samuel a fait ses devoirs. Il est allé rencontrer des jeunes accompagnés par l’association Seuil. Des vraies rencontres, pas juste des interviews formatées. « Tout scénariste que je sois, je ne peux pas imaginer les difficultés que rencontrent ces personnages, » reconnaît-il humblement.

Ces échanges ont nourri son écriture de détails authentiques, de ces petits riens qui changent tout. « Un détail insignifiant aux yeux de quelqu’un qui se porte bien va changer la vie de quelqu’un qui est en grande difficulté. » Ces accroches-là, ces vérités minuscules mais essentielles, c’est ça qui donne au film sa crédibilité.

Reconstruire plutôt que punir

Si Samuel a fait ce film, c’est aussi pour porter un message politique – au sens noble du terme. « C’est une alternative au système judiciaire, c’est la reconstruction et non pas la punition. » Une conviction profonde chez ce réalisateur qui croit au potentiel de chacun.

Ces jeunes, souvent, sont prisonniers d’injonctions destructrices. On leur a répété qu’ils ne feraient jamais rien de leur vie, qu’ils étaient condamnés à la délinquance. « Donc ils obéissent à ce qu’on leur a dit de faire, » analyse Samuel. Jusqu’à ce que quelqu’un arrive et leur dise le contraire. Qu’ils sont capables de devenir forts, droits, heureux dans leurs baskets. « À ce moment-là, ils y croient parce que quelqu’un croit en eux. »

Cette foi en l’humanité transparaît dans chaque image du film. D’ailleurs, lors de la toute première projection, une spectatrice est venue le voir en larmes : « Ton film me redonne foi en l’humanité. » Mission accomplie, non ?

Un film qui arrive à point nommé

Alors que la saison des pèlerinages reprend, que Lourdes, Rome et Compostelle voient affluer les marcheurs en quête de sens, ce film résonne particulièrement. À l’heure où on parle tant de santé mentale des jeunes, d’insertion, de violence, Samuel propose une voie différente. Pas miraculeuse, pas simpliste, mais humaine.

Le tournage au Puy-en-Velay pendant près de quinze jours a créé des liens avec les habitants. Cette authenticité se ressent à l’écran. « Compostelle » n’est pas qu’une fiction bien ficelée, c’est un témoignage vivant sur ce que la marche, l’accompagnement et la confiance peuvent accomplir.

Le film continuera sa route en salles avant de débarquer en VOD, DVD et sur les chaînes. Un film à voir en famille, assurément. Parce qu’au-delà de l’histoire de Fred et Adam, c’est une réflexion sur ce qu’on transmet, sur ce qu’on construit ensemble, sur ces chemins qu’on emprunte – physiques ou métaphoriques – pour se retrouver.


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