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L'invité(e) de la matinale

Que dit le 1er Mai de notre rapport au travail ?

micRadio Fidélitétoday30 avril 2026 5

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    Que dit le 1er Mai de notre rapport au travail ? Radio Fidélité


Premier mai : quand un jour férié devient un champ de bataille

Chicago, 1886 : tout commence par du sang

Il faut remonter loin. Très loin même. Chicago, 1886. Imaginez des ouvriers qui descendent dans la rue, pas pour réclamer la lune, mais simplement huit heures de travail par jour. Huit heures. Ça paraît dérisoire aujourd’hui, non ? Pourtant, à l’époque, cette revendication a coûté des vies.

Hubert Billemont, sociologue et psychologue du travail basé à Nantes, nous rappelle cette histoire longue, très longue. « Pratiquement un siècle et demi en arrière », précise-t-il. Des émeutes, des morts, et finalement quelques entreprises qui cèdent. D’autres qui résistent. C’est cette date sanglante que la première internationale retiendra comme la fête des travailleurs.

En France ? Il faudra attendre 1919 pour que la journée de huit heures soit officiellement reconnue. Cinquante ans après les premières manifestations américaines. Le temps social avance à pas de tortue. Et le premier mai comme journée chômée et payée ? 1948 seulement. Entre-temps, Vichy avait même tenté de récupérer la date pour en faire une célébration de la « collaboration de classe ». L’histoire a ses détours sombres.

Un symbole qu’on voudrait bien enterrer

Cette année, le gouvernement a soutenu une proposition de loi. Simple en apparence : permettre aux boulangers, fleuristes et autres petits commerces de faire travailler leurs salariés le premier mai. Sur la base du volontariat, bien sûr. Avec un salaire doublé, évidemment. Qui pourrait s’y opposer ?

Tous les syndicats. Sans exception.

« Tous, c’est vraiment tous », insiste Hubert Billemont. La CGT, la CFDT, FO, l’UNSA… Un front uni rarissime. Face à cette levée de boucliers, le gouvernement a reculé. Momentanément du moins.

Mais pourquoi tant de résistance ? Après tout, on parle de volontariat et de rémunération attractive. Le problème, c’est justement ce mot : volontariat. « C’est une fausse liberté », explique le sociologue. « C’est la liberté de la personne dominée qui accepte les conditions de la personne dominante. »

Le piège du consentement

Voilà le nœud du problème. Derrière le volontariat se cache le consentement. Et derrière le consentement, la contrainte économique. « Si je suis volontaire pour travailler le premier mai, c’est que j’ai besoin d’argent, c’est que mon salaire ne suffit pas », décrypte Hubert Billemont.

On oublie trop facilement que la relation de travail n’est pas équilibrée. D’un côté, un salarié qui a besoin de son emploi pour vivre. De l’autre, un employeur qui peut se permettre d’attendre. Qui détient vraiment le pouvoir de négociation ?

C’est d’autant plus vrai face aux grands groupes. Interflora, Naline… Ces mastodontes du commerce qui se cachent parfois derrière l’image rassurante du petit artisan du coin. Le fleuriste indépendant, lui, n’a peut-être pas les mêmes moyens de pression. Mais les chaînes ? C’est une autre histoire.

Des chiffres qui racontent notre époque

Parlons un peu de ce qui se passe vraiment dans le monde du travail. Les accidents classiques – chutes, blessures – restent stables. Mais les affections psychiques ? Multipliées par sept en cinq ans. Entre 2013 et 2018. Sept fois plus de dépressions, de burn-out, de suicides liés au travail.

« Une pression mentale difficilement supportable », résume Hubert Billemont. Tout le monde connaît quelqu’un qui souffre au travail. C’est devenu banal, presque normal. Et c’est justement ça le problème.

Dans ce contexte, toucher au premier mai n’est pas anodin. C’est s’attaquer à un symbole. Le dernier rempart peut-être d’une époque où le travail n’envahissait pas tout l’espace mental. Où on pouvait encore dire non sans craindre pour son emploi.

Le vocabulaire qui masque la réalité

D’ailleurs, avez-vous remarqué comment on parle des salariés aujourd’hui ? On dit « collaborateurs ». Joli mot, non ? Plus doux, plus horizontal. Sauf qu’un collaborateur et un patron ne collaborent pas vraiment d’égal à égal. L’un peut licencier l’autre. Pas l’inverse.

Ce glissement sémantique n’est pas innocent. Il participe d’une vision où les rapports de force auraient disparu. Où tout le monde serait dans le même bateau. Sauf que certains ont une cabine de luxe pendant que d’autres rament dans la cale.

Un sondage qui pose question

Début avril, un sondage Ipsos tombe : 73,7 % des Français seraient favorables au travail le premier mai. Toutes tranches d’âge confondues. Impressionnant, non ?

Hubert Billemont reste prudent. « Il faut se méfier de la manière dont les sondages sont formulés. » Toutes tranches d’âge, ça veut dire les retraités aussi. Les jeunes de seize ans qui n’ont jamais bossé. Les personnes qui ne sont pas concernées directement.

« Quand on est retraité, on peut avoir oublié les conditions de travail difficiles », observe-t-il. Ou considérer que la jeune génération mériterait « un petit coup de pied aux fesses ». Facile de dire aux autres qu’ils peuvent travailler quand on n’est plus soi-même dans l’arène.

Si on avait interrogé uniquement les salariés concernés – ceux qui auraient dû bosser ce jour-là – le résultat aurait probablement été très différent. Mais ça, on ne le saura jamais.

Et demain, on manifeste ?

Justement, demain c’est le premier mai. Va-t-on voir des cortèges massifs dans les rues ? Hubert Billemont en doute. « Comme la loi a été momentanément suspendue, manifester deviendrait un petit peu superflu. »

Les gens manifestent surtout quand quelque chose est directement menacé. Là, le danger semble écarté. Temporairement du moins. Et puis manifester demande de l’énergie, un investissement que les salariés ont de moins en moins envie de fournir.

Il y a eu des mobilisations mi-avril. Des manifestations hier encore dans le département pour la protection des travailleurs. Mais demain ? Probablement le nombre habituel. Relativement faible par rapport à l’importance symbolique de la date.

L’histoire n’est pas finie

Ne nous y trompons pas : ce n’est qu’une bataille. La guerre, elle, continue. « Je pense que les salariés seront contre », affirme Hubert Billemont en parlant d’un éventuel retour de cette proposition de loi. « Mais le rapport de force politique et économique pourrait amener à ce qu’à nouveau de nouvelles attaques sur ce symbole puissent se profiler. »

Ces vingt-cinq dernières années ont vu un cortège d’attaques sur le droit du travail. Le premier mai n’est qu’une cible parmi d’autres. D’autres jours fériés pourraient suivre. Tant que le rapport de force reste défavorable aux salariés, la tendance ne s’inversera pas.

« On va continuer d’avoir des jours fériés qui seront amenés à être contestés par les instances au pouvoir », prévient le sociologue. Le premier mai aujourd’hui, quoi demain ? Noël ? Pâques ? Où s’arrête-t-on ?

Le vrai coût de la flexibilité

Parce qu’au fond, c’est bien de ça qu’il s’agit. De flexibilité. Ce mot magique qui sonne si moderne, si adapté à notre époque. Sauf que la flexibilité est toujours demandée dans un seul sens. Aux salariés d’être flexibles. Jamais aux entreprises de l’être sur les salaires ou les conditions de travail.

Le premier mai, c’est un jour où on dit stop. Où le temps du travail s’arrête pour tout le monde en même temps. Un moment collectif dans une société de plus en plus atomisée. Chacun avec son contrat, ses horaires, ses conditions particulières.

Toucher au premier mai, c’est fragmenter encore un peu plus ce qui reste de collectif dans le monde du travail. C’est dire que même les symboles peuvent être négociés, individuellement, au cas par cas.


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