play_arrow
L'inquiétude grandit pour l'avenir des chrétiens d'Orient Radio Fidélité
61 % des Français affirment avoir entendu parler des chrétiens d’Orient. Jusque-là, tout va bien. Sauf que derrière ce pourcentage rassurant se cache une réalité moins glorieuse : seulement 26 % savent précisément ce que recouvre cette expression. Un Français sur quatre, pas plus.
L’écart se creuse encore davantage selon les profils. Les catholiques pratiquants connaissent leur situation à 79 %, contre 55 % chez les personnes sans religion. Une fracture qui ne surprend pas Henri Segond, délégué bénévole de l’Œuvre d’Orient pour le diocèse de Nantes. « Ces chiffres ne nous surprennent absolument pas », confie-t-il avec une franchise désarmante. « Nous sommes heureux de voir qu’une majorité de Français connaît la problématique. Ça, c’est le point extrêmement positif. »
Mais voilà, connaître l’expression ne suffit pas. Dans leurs interventions sur le terrain, les bénévoles constatent qu’il faut sans cesse préciser, expliquer, contextualiser. Le terme « chrétiens d’Orient » lui-même porte le poids de l’histoire. Difficile de résumer en quelques mots des siècles de présence, de culture, de traditions liturgiques qui remontent aux premiers temps du christianisme.
Le sondage révèle un autre phénomène intéressant : les seniors se montrent particulièrement sensibles à cette question. Henri Second y voit plusieurs explications. « La culture nous a amenés davantage à en parler », analyse-t-il. Mais il y a aussi cette familiarité avec l’histoire, cette mémoire des crises qui ont jalonné le XXe siècle.
La crise de Daech en Irak et en Syrie reste gravée dans les esprits. Ces communautés chrétiennes qui ont littéralement fondu pendant cette période terrible ont suscité une vague d’émotion. L’Œuvre d’Orient a d’ailleurs constaté que les périodes de grande crise génèrent un intérêt accru pour la cause. Un principe d’urgence qui pousse à l’action quand le drame frappe aux portes.
Mais entre deux crises médiatisées, le sujet retombe dans l’oubli relatif. Un cercle relativement restreint de personnes continue à s’y intéresser. Le reste ? Ils ont vaguement entendu parler de quelque chose, sans vraiment savoir quoi.
Pourtant, une fois informés, les Français ne restent pas de marbre. Loin de là. 88 % estiment que ces communautés sont exposées à des violences. 89 % soulignent leur rôle irremplaçable dans la diversité culturelle du Moyen-Orient. Des chiffres qui témoignent d’une vraie sensibilité.
Le problème ? Seulement 16 % pensent que ces communautés sont suffisamment couvertes par les médias. Un fossé béant entre la sensibilité des gens et la place accordée au sujet dans le débat public. « Ça, on le ressent vraiment », confirme Henri Segond.
Cette différence selon les âges s’explique aussi par l’intérêt que les seniors portent à l’histoire, fruit de leur formation et de leur expérience de vie. Ils ont connu les crises, ils ont suivi les événements. Ils ont cette mémoire qui manque parfois aux plus jeunes générations, noyées sous le flux incessant d’informations.
Que veulent concrètement les Français ? L’aide humanitaire arrive en tête avec 39 %, devant la pression diplomatique à 36 % et le soutien culturel et éducatif à 32 %. Le soutien spirituel ferme la marche avec seulement 14 %. Jérôme Fourquet, de l’Ifop, parle d’un « principe d’urgence ». Agir avant tout.
Et c’est précisément ce que fait l’Œuvre d’Orient sur le terrain. « Tout à fait », acquiesce Henri Segond. L’association travaille en synergie avec d’autres organisations, notamment la Caritas. « Il y a une œuvre commune qui est vraiment appréciée », souligne-t-il.
Le maillage est serré, la connaissance du terrain pointue. Henri Segond évoque Vincent Gelot, le directeur de l’Œuvre d’Orient au Liban, connu jusque dans les petites communautés. Cette proximité fait toute la différence. On ne parle pas d’aide abstraite déversée depuis Paris. On parle de relations humaines, de visages, de noms, d’histoires individuelles.
Fondée en 1856, bien avant les grandes crises du XXe siècle, l’Œuvre d’Orient est aujourd’hui présente dans 23 pays. Elle reste pourtant peu connue du grand public, comme le confirme ce sondage. Alors, c’est quoi exactement, l’Œuvre d’Orient ?
Henri Segond résume leur démarche en trois mots : faire connaître, aimer, soutenir. « Nous sommes une dizaine à participer à une équipe dans notre diocèse », explique-t-il. Leur premier objectif ? Faire connaître. « Comme disent un certain nombre de personnes dans les situations de crise, le pire, c’est d’être oublié. »
Ils n’oublient pas leurs amis, leurs frères dans la foi. Ils communiquent, ils tissent des liens, et ensuite seulement vient le soutien concret : la recherche de dons qui permettront à une petite école du sud du Liban d’avoir des panneaux solaires. Ou plutôt, vu les bombardements récents, des parpaings pour reconstruire ce qui a été détruit.
Car l’urgence change de visage selon les circonstances. Un prêtre a été assassiné récemment. Il faut dire les mots, sans les édulcorer. Les besoins évoluent au rythme des conflits qui secouent ces régions. L’Œuvre d’Orient s’adapte, présente sur quatre fronts : le soutien aux communautés religieuses, aux écoles, aux institutions de santé, et la préservation du patrimoine.
Un détail frappe dans le témoignage d’Henri Segond. Les écoles et centres de santé soutenus par l’Œuvre d’Orient soignent tout le monde. Pas seulement les chrétiens. « Les chrétiens sont aussi un facteur de cohérence à l’intérieur de leur pays », explique-t-il. « Ils sont à la suite du Christ, et bien à la suite du Christ, ils font le bien pour toute leur société. »
Il se souvient de religieux rencontrés qui dirigeaient des écoles avec 85 % d’enfants musulmans. Pourquoi être revenus après la guerre du Liban ? « Parce que si nous sommes là, nous religieux, les communautés resteront. » Et puis, ils sont un élément de compréhension. Le rôle des chrétiens d’Orient dans l’œcuménisme est immense. « Ils ont une sagesse et un savoir-faire qui est deux fois millénaire. »
Cette longévité dit quelque chose de la relation entre la France et les chrétiens d’Orient. Elle traduit une fidélité à l’enseignement du Christ, mais aussi une fascination pour ces communautés premières dans l’histoire. Quand l’équipe nantaise participe au 25e anniversaire de la mission maronite à Nantes, ils touchent à une liturgie issue des premiers chrétiens. Certains membres sont même allés en pèlerinage à Paris, sur les traces de ces communautés.
En Loire-Atlantique, l’équipe de bénévoles intervient dans les paroisses à la demande des équipes d’animation pastorale. Ils présentent ce que sont les chrétiens d’Orient avec des supports fournis par l’association. « Ce qu’on voit, c’est qu’il y a dans chaque intervention quelques personnes qui connaissent très bien, mais la quasi-totalité connaît assez peu. »
Ils montrent souvent une vidéo de deux minutes sur un hôpital ravagé à Beyrouth par l’explosion du port. Les gens découvrent comment on y donne des médicaments gratuits, comment on y soigne des personnes de toutes les communautés. La découverte provoque souvent un déclic.
L’équipe organise aussi des expositions avec des supports de haute qualité. Il y en a eu une à Bouguenais cet hiver, une autre est prévue à Guérande l’été prochain. Et le 9 juillet, événement rare : Monseigneur Hugues de Woillemont, directeur général de l’Œuvre d’Orient, viendra à Guérande pour une conférence et l’inauguration d’expositions.
« Tous sont invités, absolument », insiste Henri Segond. « Ils seront les bienvenus, vraiment les bienvenus. » L’événement sera rare parce que Monseigneur Hugues de Woillemont passe le plus clair de son temps en Ukraine, au Liban, sur les terrains de crise. Il était encore en Ukraine ces derniers jours, avant d’être au Liban avec des convois humanitaires parfois repoussés par l’armée israélienne.
Le sondage montre qu’une part des Français est prête à s’informer ou à signer une pétition, autour de 25 %. Mais le passage à l’acte concret reste marginal. Alors, comment s’engager depuis la Loire-Atlantique ?
On peut écrire sur le site national, faire un don facilement. Mais surtout, on peut rejoindre l’équipe locale. « Nous sommes déjà une bonne dizaine, on aimerait être 20, on aimerait être 30 », confie Henri Segond avec un brin d’envie pour les amis de Vendée, beaucoup plus nombreux.
Les gestes simples comptent aussi. Dire un petit mot dans sa paroisse. Mettre une affiche. Rappeler les choses. « Le pire, c’est d’oublier », répète-t-il comme un mantra. Tous les membres bénévoles sont venus par des voyages, des rencontres de personnes. Et tous se disent la même chose : « Ça vaut vraiment la peine de les aider là où elles sont. »
Ce qui ressort du témoignage d’Henri Segond, c’est que l’engagement auprès des chrétiens d’Orient n’est pas à sens unique. « Si on s’investit dans l’accompagnement de la problématique des chrétiens d’Orient, on est vraiment enrichi soi-même », confie-t-il. « En tout cas, c’est ce que nous ressentons dans notre équipe. »
Cette richesse mutuelle se nourrit de la découverte de liturgies anciennes, de traditions préservées, de cette sagesse millénaire qui a traversé les siècles et les crises. Les chrétiens d’Orient ne sont pas de simples bénéficiaires d’aide humanitaire. Ils sont des témoins vivants d’une histoire qui nous concerne tous.
L’urgence actuelle, c’est la guerre, la persécution. Henri Segond ne décrit pas la géopolitique, déjà largement couverte par les médias. Mais il rappelle l’essentiel : « Ce sont vraiment des populations qui souffrent et qui, sur le fond, n’appellent qu’à vivre en paix. » Leur objectif ? Vivre en paix sur leurs terres.
Quand les gens partent de chez eux, c’est parce qu’ils y sont obligés. Par la guerre, par la misère. Et ils ne se prononcent plus. Cette phrase, laissée en suspens, dit toute la tragédie de l’exil forcé, du silence imposé, de l’effacement progressif d’une présence deux fois millénaire.
#