Quand un refus d’obtempérer devient une tentative d’homicide
Dimanche dernier à Savenay. Trois policiers grièvement blessés. L’information a circulé comme un simple « refus d’obtempérer », mais la réalité est bien plus glaçante. « L’individu aurait avancé volontairement sur les policiers, à contresens, tous feux éteints, » précise Thierry Audoin. Le parquet de Nantes n’a d’ailleurs pas hésité : tentative d’homicide. Pas un accident, pas une panique au volant. Une volonté délibérée de foncer sur des représentants de l’ordre.
Cette distinction n’est pas anodine. Elle illustre une escalade inquiétante dans les violences contre les forces de l’ordre. Et pour les policiers eux-mêmes, elle cristallise un sentiment qui grandit depuis des années : celui d’être devenus des cibles.
La colère ? Non, le désabusement
Dans les commissariats de la région, l’ambiance n’est pas à la colère. Elle est au désabusement. « On l’a, cette colère, mais depuis longtemps, » confie Thierry Audoin. « Presque qu’on est désabusé, parce que cette violence, elle est valable dans toutes les situations. »
Plus aucune intervention n’est anodine. Une sortie d’école, un contrôle routier, une simple vérification d’identité. Tout peut basculer. Et ce phénomène ne touche pas que les policiers – les pompiers, les médecins, n’importe qui dans la rue peut se retrouver confronté à une violence disproportionnée pour un différend banal. C’est toute une société qui semble avoir franchi un cap.
Pourtant, difficile de parler de rupture totale entre la police et les citoyens. Les sondages le montrent : trois quarts des Français soutiennent leur police et lui font confiance. Mais alors, d’où vient ce sentiment d’hostilité grandissante ?
Violence policière ou violence de policiers ?
La nuance peut sembler subtile, mais elle est fondamentale pour Thierry Audoin. « Il n’y a pas de violence policière, parce que ça s’entendrait que c’est la police qui prévoirait de commettre des violences de façon institutionnelle. » Il peut y avoir des violences commises par des policiers – ce n’est pas pareil.
Le procès qui s’ouvre contre neuf CRS accusés de violences contre des gilets jaunes dans un Burger King résonne dans l’actualité. Comment trouver le juste équilibre entre fermeté et respect des droits ? Pour le syndicaliste, la réponse passe par la distinction entre violence légitime et débordement individuel. Lors des manifestations, après les sommations, la police a le droit d’utiliser la force. C’est la loi. La légitime défense aussi est prévue. Mais ça, c’est le cadre légal.
Sur le terrain, la réalité est plus complexe. « Vous avez toujours des gens haineux qui en veulent à tout le monde, » reconnaît-il. « La police représente l’autorité, donc forcément la cible première. » Et puis il y a les délinquants, les criminels, qui ne pardonneront jamais à la police de les avoir envoyés en prison.
Une justice trop clémente ?
Voilà peut-être le cœur du problème. « Si la police ne fait plus peur, ce n’est pas la faute de la police, c’est les conséquences de la justice, » martèle Thierry Audoin. Il y a trente ans, s’en prendre à un policier signifiait une sanction rapide et ferme. Aujourd’hui ? L’agresseur explique qu’il était énervé, que le policier lui a mal parlé. Et la justice écoute ces excuses.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, selon lui. Une peine avec sursis ? Factuellement, ce n’est pas de la prison. Une peine ferme d’un an ? Elle reste aménageable, donc toujours pas de prison réelle. Les auteurs l’ont bien compris. Et ils en jouent.
Cette impunité perçue mine l’autorité policière de l’intérieur. Comment faire respecter la loi quand les conséquences de sa transgression semblent si légères ?
Les polices municipales, solution ou confusion ?
Justement, le Sénat examine en ce moment un projet de loi qui pourrait changer la donne. Au menu : donner aux polices municipales la possibilité de dresser des amendes pour conduite sans permis, usage de stupéfiants, vente à la sauvette, port d’arme blanche. Des prérogatives qui leur manquaient cruellement.
Pour Thierry Audoin, c’est une évolution logique. « Un policier municipal qui fait un contrôle et se retrouve à ne pas pouvoir relever l’identité ou verbaliser quelqu’un, ce n’est pas très judicieux. » D’autant que dans l’esprit du public, la distinction entre police nationale et municipale reste floue. Ils voient du bleu, ils voient l’autorité.
Le problème ? Cette absence de pouvoir réel mine la crédibilité des agents municipaux. Une partie de la population le sait et en profite. « Vous n’êtes pas un policier national, » lancent certains avec mépris. Ils les provoquent, se moquent d’eux. Comment exercer une autorité quand on n’a pas les outils pour la faire respecter ?
Mais attention, prévient le syndicaliste, il ne s’agit pas de transformer les polices municipales en police nationale bis. Elles n’ont pas de pouvoir d’enquête, et c’est normal. Leur rôle initial était la sécurisation, les patrouilles de proximité. Avec le temps et la réduction des effectifs de la police nationale, elles ont pris en charge des missions abandonnées – comme les sorties d’école, autrefois assurées par les policiers nationaux.
C’est un support devenu indispensable. On ne peut plus s’en passer. Alors autant leur donner les moyens d’agir efficacement.
Nantes, une ville qui fait peur
La sécurité publique s’impose comme enjeu central des campagnes municipales. À Nantes, tous les candidats en parlent : caméras de surveillance, multiplication des agents… « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce dont se plaignent les Français au quotidien, » lance Thierry Audoin.
Le constat est brutal. La plupart des gens ne veulent plus aller dans le centre-ville de Nantes. Ils ont peur. Encore plus les femmes. Des personnes qui fréquentaient régulièrement le centre y renoncent désormais, même en journée. Trop malfamé, trop de risques.
Et les faits divers s’accumulent. Vendredi dernier, place du Commerce, à 17 heures. Deux personnes se donnent des coups de couteau. L’une reçoit une lame au niveau de la gorge – ce qui devrait constituer une tentative d’homicide, mais sera finalement qualifié de simple violence volontaire. L’autre est blessée au bras. Devant tout le monde. En plein jour.
« Imaginez le choc pour les personnes présentes, » souligne le syndicaliste. Cette attente de sécurité ne fait que monter. Chaque fait divers – et il y en a plusieurs par semaine, des importants – alimente la demande d’autorité et de protection.
La peur, cette compagne quotidienne
Thierry Audoin l’admet sans détour : oui, les policiers ont peur. « Ça dépend à quel moment, mais dire que vous n’avez jamais peur, ce serait mentir. » D’ailleurs, la peur permet de rester sur ses gardes. Sans elle, le danger serait encore plus grand.
Mais ce qui terrifie vraiment les forces de l’ordre aujourd’hui, c’est l’imprévisibilité. Avant, les situations violentes se reconnaissaient dès le début. On savait qu’il fallait faire attention. Maintenant, une intervention qui semble banale peut dégénérer en quelques secondes.
Pourquoi ? Parce que de plus en plus de gens portent un couteau sur eux. Et surtout, parce qu’ils n’ont pas peur de s’en servir. Cette combinaison explosive transforme chaque interaction en potentiel drame.
Le centre-ville de Nantes un vendredi après-midi. Un coup de couteau à la gorge en plein jour. Ce n’est plus l’exception, c’est devenu presque banal. Et ça, c’est peut-être le plus inquiétant.
Un système à bout de souffle
Entre manque de moyens, sentiment d’impunité des délinquants et violence qui s’installe comme norme sociale, les policiers se sentent pris en étau. Le projet de loi sur les polices municipales apportera-t-il des réponses ? Peut-être. Mais pour Thierry Audoin, le problème est plus profond.
Il ne suffit pas de donner plus de pouvoirs aux uns ou aux autres. Il faut que derrière, la justice suive. Que les sanctions soient effectives et dissuasives. Que l’autorité retrouve son sens.
Car aujourd’hui, le constat est amer : la police fait peur aux gens honnêtes, mais plus aux délinquants. Et tant que cette équation ne sera pas inversée, les violences continueront de grimper.