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Au cœur du vignoble nantais, une paroisse de sept clochers réinvente la vie chrétienne avec une énergie surprenante. Entre veillées pyjamas pour les enfants, préparation au mariage revisitée et un prêtre venu du Congo qui jongle entre théologie politique et pastorale de terrain, la paroisse Saint-Barthélemy-entre-Loire-et-Divatte prouve qu’engagement spirituel et modernité peuvent faire bon ménage. Reportage au Loroux-Bottereau, où la foi se vit autrement.

Serge Babingui ne correspond pas vraiment au portrait-robot du curé de campagne. Docteur en théologie, auteur d’une thèse de 500 pages sur deux jésuites du 20ème siècle, ce prêtre congolais de 52 ans administre depuis septembre 2017 une paroisse qui s’étend sur sept communes. Barbechat, la Boissière-du-Doré, la Chapelle-Basse-Mer, la Remaudière, le Landreau, Saint-Julien-de-Concelles et le Loroux-Bottereau. Pas moins de 27 000 habitants à accompagner.
« Quand l’archevêque m’a proposé cette mission, je me suis demandé : pourquoi moi ? » confie-t-il avec franchise. Arrivé en France en 2010 pour poursuivre ses études après trois ans comme vicaire à la cathédrale de Brazzaville, le père Babingui a d’abord ressenti le choc culturel. « Ce qui m’a frappé, c’est cette société individualiste. Portes fermées. Pour un Africain qui débarque, j’ai réfléchi pendant quelques jours : où est-ce que je suis ? Dois-je repartir ? »
Heureusement, il est resté. Et aujourd’hui, on ne peut que s’en féliciter.
Sa thèse, soutenue en mars 2023 à l’université catholique d’Angers avec la mention « magna cum laude » (avec grands éloges), portait sur Henri de Lubac et Gaston Fessard, deux jésuites qui ont traversé les deux guerres mondiales. Un choix qui n’a rien d’anodin. « Je voulais découvrir comment d’autres, dans d’autres cultures, ont essayé de réunir les outils pour pacifier le monde, pour pacifier les cœurs, » explique-t-il. Son pays, le Congo-Brazzaville, a connu des drames. Des déchirures. Et lui cherchait des réponses.
Soixante paroissiens venus du Congo ont fait le déplacement pour assister à sa soutenance. Un signe de l’attachement qu’il suscite. Sa thèse est devenue un livre de 500 pages publié chez Bayard. Mais le père Babingui ne s’arrête pas là. En décembre dernier, il a sorti un nouvel ouvrage, plus accessible cette fois : « Les sacrements, trésors de notre foi chrétienne ». Parce que la théologie, c’est bien beau, mais il faut aussi parler au cœur des gens.
Gérer sept clochers, ce n’est pas une mince affaire. Heureusement, le père Babingui peut compter sur une équipe solide. À commencer par Delphine Lorich, coordinatrice pastorale paroissiale. Son rôle ? « Mettre de l’huile dans les rouages, » comme elle dit avec humour. « Je ne suis pas mécanicienne, mais il faut que tout fonctionne bien. »
Concrètement, elle organise l’année pastorale, coordonne les bénévoles, fait le lien entre les sept communautés locales. Chaque clocher a sa référente : Marie-Bernadette Coué au Landreau, Martine Marchais au Loroux, Claudie Vallez, Suzanne Babonneau à Barbechat, Roselyne Licois à La Boissière-du-Doré, Mauricette Sécher à la Chapelle-Basse-Mer. Des femmes engagées qui font vivre la foi au quotidien.
« Ces équipes d’animation locale sont le relais des paroissiens auprès du curé, » précise Delphine. « Elles organisent des événements, ouvrent les églises pendant les marchés de Noël, participent aux journées du patrimoine. » Une vraie vie de quartier, version paroissiale.
Et les défis ne manquent pas. « On réfléchit à revisiter la célébration de nos sacrements, » explique Delphine. « Le profil des personnes qui viennent demander un sacrement aujourd’hui n’est pas le même qu’il y a 50 ans. Il faut savoir s’adapter. »
Dominique Fily, responsable de l’équipe de préparation au mariage, en sait quelque chose. Ancien délégué épiscopal pour la famille sous Monseigneur Soubrier, il a vu les profils évoluer. « Cette année, on a un couple d’une vingtaine d’années et un couple de plus de 50 ans. Auparavant, on n’avait pas ça. »
Les couples se marient plus tard. Beaucoup ont déjà des enfants, parfois d’unions précédentes. « On ne peut pas plaquer des vérités. Il s’agit d’aller vers eux, de comprendre leur démarche, de rencontrer leur histoire. »
La préparation s’étale sur plusieurs mois, avec trois journées thématiques : le sens du mariage (civil et religieux), la foi chrétienne, la communication et le pardon. « C’est un moment privilégié pour les couples, pour qu’ils se parlent, pour qu’ils aillent en profondeur. »
Pauline Bregaud et David, son mari, ont vécu ce parcours l’année dernière. Ensemble depuis 25 ans, ils ont franchi le pas du mariage religieux. « On pensait communiquer plutôt correctement, » raconte Pauline. « Et finalement, lors des préparations, on apprend qu’il y a différentes manières de faire. C’est très enrichissant. »
Le jour J ? « Une journée bercée d’amour. Un moment où on a été porté par tout le monde, par beaucoup d’amour. »
L’équipe propose même une journée post-mariage pour garder le lien. Parce que l’Église, ce n’est pas juste un service qu’on consomme le temps d’une cérémonie. C’est une communauté qui vous accompagne.
Si vous pensiez que l’éveil à la foi rimait forcément avec ennui, détrompez-vous. Aurélie Juteau et Florent Dommangeau ont inventé un concept qui fait un tabac : les veillées pyjamas. Cinq soirées par an, de 20h à 21h, dans les cinq écoles privées de la paroisse. Les enfants débarquent en pyjama pilou-pilou, doudou sous le bras.
« Imaginez-vous petite, arriver à l’école en pyjama le soir ! » lance Aurélie avec malice. « Les enfants adorent. »
Au programme : des chants gestués (Soeur Agathe en tête), des histoires, un temps de prière. Mais pas question de faire du catéchisme classique. « C’est de la première annonce. On est là pour toucher ces familles qui sont sur le parvis. »
Florent, le dramaturge de la bande, rédige des dialogues mettant en scène trois personnages récurrents : une maman bienveillante (jouée par Aurélie), une grande sœur moralisatrice et un petit frère grincheux. « Ça permet aux enfants d’avoir des repères d’une veillée à l’autre. »
Cette année, ils ont décidé de se focaliser sur cinq grands saints. « Au bout d’un moment, on s’essouffle sur les thèmes. Il faut se renouveler. »
Le succès est au rendez-vous : 43 enfants à la dernière veillée. « Mon cœur déborde, » confie Aurélie. « Le Seigneur est là, aucun doute. »
Et ça marche. Les parents aussi sont touchés. « On entend : ‘Oh là là, c’est génial ! Ça change de ce qu’on avait quand on était petit.' »
Marie-Bernadette Coué fait partie de ces chevilles ouvrières qu’on ne voit pas forcément, mais sans qui rien ne fonctionnerait. Membre de l’équipe liturgique, de l’équipe des grandes fêtes, de l’équipe funérailles, référente de la communauté locale du Landreau, membre de l’équipe d’animation pastorale. Quand on lui demande comment elle trouve le temps, elle sourit.
L’équipe liturgique se réunit régulièrement pour lire, réfléchir, méditer les lectures du dimanche qu’ils vont animer. « C’est une rencontre bienveillante, chaleureuse. On ne vit pas la messe de la même façon quand on a préparé, médité. »
Ils rédigent aussi la prière universelle pour l’ensemble de la paroisse. Parce qu’avec trois messes le samedi soir et deux le dimanche matin dans différents clochers, il faut de l’organisation.
Son engagement dans l’équipe funérailles est particulièrement touchant. « C’est pouvoir témoigner de notre foi, de notre espérance chrétienne dans la résurrection. On est près des familles, à l’écoute. On essaie d’être au plus proche. »
Martine Marchais, référente de la communauté locale du Loroux, pilote une initiative originale : Parabole, un journal « toutes boîtes ». Pas un simple bulletin paroissial réservé aux habitués, mais un outil d’évangélisation qui atterrit dans toutes les boîtes aux lettres du territoire.
« C’est un petit journal d’information sur différents thèmes, des choses qui nous touchent, qui sont liées à l’actualité, » explique Martine. « On se réunit, on rédige, on corrige ensemble, et ensuite des bénévoles distribuent dans les boîtes aux lettres. »
Même avec un stop pub ? « On le met quand même, puisque c’est un journal d’information. Il y a même un petit encart qui rappelle la loi qui nous permet de distribuer. »
Manque de distributeurs bénévoles ? Certes. Mais l’intention est là : rejoindre ceux qui ne viennent pas à la messe, qui sont éloignés de la religion. Leur montrer qu’il se passe des choses, que la porte est ouverte.
La paroisse ne s’endort pas sur ses lauriers. Delphine Lorich et son équipe ont mis en ligne un site internet qui manquait depuis longtemps. « On essaie aussi de renouveler notre communication. »
Autre nouveauté : des coins enfants dans toutes les églises. « Pour accueillir les enfants lors des célébrations. C’est important qu’ils se sentent les bienvenus. »
Des équipes d’accueil ont aussi été mises en place. « Un petit bonjour au début de la messe, ça peut paraître simple, mais c’est essentiel. Il faut qu’on soit bien accueillis. »
Le père Babingui, dans son dernier ouvrage, va plus loin que la simple énumération des sept sacrements. « Il faut parler de trois niveaux de sacrement, » explique-t-il. « Le sacrement premier, c’est le Christ. Le sacrement fondamental, c’est l’Église. Et ensuite viennent les sept sacrements. »
Cette vision change tout. « Quand on entre dans l’Église, l’Église nous conduit vers le Christ. Les sept sacrements sont les actes du Christ et de l’Église. C’est là que se cache le fond de notre vie chrétienne. »
Dans les sacrements, « nous avons la présence réelle du Christ qui vient nourrir notre âme, notre foi, notre expérience chrétienne. » Pas juste des rituels à accomplir, mais des moyens pour entrer dans le salut de Dieu.
Dans l’évangile du jour (Matthieu 11, 16-19), Jésus compare sa génération à des gamins capricieux qui critiquent Jean-Baptiste parce qu’il jeûne, et lui-même parce qu’il mange et boit. « Ce cœur est parfois indifférent aux appels du Seigneur, » commente le père Babingui. « Jésus réinterroge ce cœur pour qu’il écoute la voix de Dieu, la voix qui vient apaiser, éclairer, montrer le vrai chemin. »
Un message qui résonne particulièrement en ce temps de l’Avent. « Tout peut changer dans ce monde, tout peut devenir meilleur, mais l’homme doit changer son cœur. »
Quand on lui demande quelles qualités il faut pour son ministère, il répond sans hésiter : « Courage, audace et humilité. » Puis il ajoute, avec un sourire : « C’est pas toujours facile, mais on essaie. »
Ce qui frappe dans cette paroisse, c’est cette capacité à innover sans renier la tradition. À accueillir sans juger. À proposer sans imposer. Comme le disait le père Suges, ancien membre de l’équipe : « Notre rôle, c’est de proposer, pas de compter. Le Seigneur fait ses comptes. »
L’équipe d’animation pastorale travaille actuellement sur l’année 2025-2026, avec un objectif : revisiter la célébration des sacrements. « On rencontre tous les acteurs de la catéchèse au sens large – préparation au mariage, au baptême, etc. – pour recueillir les besoins, les attentes, les joies et les difficultés. »
Parce qu’être Église aujourd’hui, ce n’est pas faire comme il y a 50 ans. C’est s’adapter, aller vers, comprendre. Sans perdre son âme.
La paroisse ne se contente pas de célébrer. Elle agit aussi concrètement. L’association Dépan’Epices, une épicerie solidaire, vient en aide à plus de 200 ménages du territoire. Un engagement qui montre que la foi ne se vit pas seulement le dimanche matin.
Le père Babingui, avec son parcours atypique, incarne parfaitement cette vision d’une Église qui refuse de se replier sur elle-même. Ses recherches sur la théologie politique ne sont pas de vaines spéculations intellectuelles. « Quand je rencontre les politiques, je ne cesse jamais de dire un petit mot, » confie-t-il. Parce que l’Église a des outils pour aider le monde, la société à se réconcilier.
Dans le vignoble nantais, entre deux rangées de muscadet, une paroisse prouve qu’on peut conjuguer tradition et innovation, rigueur théologique et veillées pyjamas, engagement spirituel et accueil inconditionnel – et que parfois, le meilleur moyen de transmettre la foi, c’est encore d’oser sortir des sentiers battus.
Écrit par: Tiphaine Sellier