Quand les chiffres rappellent la réalité
86 % des femmes ont déjà vécu une situation sexiste. Voilà le chiffre qui claque, celui que le Haut Conseil à l’égalité nous balance cette année dans son rapport annuel. Au travail, dans la rue, à la maison. Partout, le sexisme s’infiltre, persiste, résiste. Et Nantes n’échappe pas à cette réalité.
Mahaut Bertu, adjointe à la maire déléguée à l’égalité et à la ville non sexiste, ne mâche pas ses mots : « On est encore dans une situation où les inégalités persistent dans tous les domaines. Que ce soit les questions salariales, les discriminations à l’embauche, ou les violences sexistes et sexuelles qui restent très importantes, particulièrement dans l’espace intime. » Une situation qu’elle qualifie sans détour de « révoltante ».
Mais alors, comment une ville peut-elle prétendre renverser des siècles de patriarcat en quelques années ? La réponse tient en une phrase : intégrer le genre dans chaque décision municipale. Chaque projet d’urbanisme, chaque politique publique, chaque aménagement doit désormais passer au crible de cette question simple mais redoutable : est-ce que ça profite autant aux femmes qu’aux hommes ?
Un urbanisme qui ne cache plus son genre
Parlons béton et bitume. L’urbanisme, longtemps considéré comme neutre, ne l’est pas du tout. Les hommes occupent l’espace public, le traversent, s’y installent. Les femmes, elles, le traversent surtout. Nuance.
À Nantes, on a commencé à repenser la ville avec ce prisme. L’éclairage d’abord. Un lampadaire bien placé, c’est aussi un sentiment de sécurité renforcé. L’orientation des bancs ensuite. Parce qu’un banc en plein milieu d’un espace, dos à la circulation, ça peut vite devenir anxiogène. La largeur des trottoirs aussi. Quand on pousse une poussette – et oui, ce sont encore majoritairement les mères qui s’en chargent – un trottoir étroit devient un parcours du combattant.
L’espace Gloriette Petite Hollande incarne cette nouvelle philosophie. Là-bas, même la végétalisation a été pensée différemment. Des arbres oui, mais pas de buissons qui cacheraient la visibilité. « On veut que les femmes puissent voir tout ce qui se passe autour d’elles », explique Mahaut Bertu. Un détail ? Peut-être. Mais ces petits détails mis bout à bout dessinent une ville où les femmes ne se contentent plus de passer, mais s’installent, profitent, existent.
Les cours d’école, laboratoires d’égalité
Et si tout se jouait dès l’enfance ? À Nantes, on en est convaincu. Un chiffre interpelle : 10 % des garçons monopolisent 80 % de l’espace dans une cour d’école classique. Le terrain de foot au centre, vous voyez le tableau ?
La ville a décidé de casser ce schéma. Sur un tiers des cours d’école, fini le terrain central. Place à une multiplicité d’espaces : un coin escalade, un potager, des zones de jeux nature. Résultat ? Les filles et les garçons jouent davantage ensemble. Et les garçons qui ne se reconnaissent pas dans ce modèle de virilité du ballon rond trouvent aussi leur place.
« Le féminisme, c’est aussi dire que les hommes ne doivent pas être enfermés dans ces objectifs de virilité », rappelle Mahaut Bertu. Ces enfants qui partagent aujourd’hui l’espace de la cour, ce seront les adultes de demain qui partageront peut-être mieux l’espace public. Un pari sur l’avenir, certes, mais pas si fou que ça.
Une régression mondiale inquiétante
Difficile de parler d’avancées sans évoquer les reculs. Parce que oui, à l’échelle mondiale, les droits des femmes régressent. L’Afghanistan où les femmes sont exclues de la vie sociale. L’Iran et sa répression violente. Mais aussi, et c’est peut-être plus troublant, les États-Unis où certains États ont interdit l’accès à l’IVG.
« Aujourd’hui, des femmes meurent aux États-Unis parce qu’elles ne peuvent pas accueillir cette grossesse », souligne Mahaut Bertu. Une réalité brutale : quand une femme ne peut pas accueillir une grossesse, elle trouve un moyen d’y mettre fin. Avec ou sans cadre légal. Parfois au péril de sa vie.
Et ce n’est pas tout. Le rapport 2026 du Haut Conseil à l’égalité pointe une nouveauté inquiétante : la montée du masculinisme. Pas juste du sexisme individuel, non. Une dynamique organisée, anti-droits des femmes, particulièrement forte chez les jeunes. « C’est absolument inquiétant ce qui est en train de se construire », alerte l’élue nantaise.
Mars, mois de la mobilisation
Face à ce constat, Nantes ne baisse pas les bras. Tout le mois de mars se transforme en vitrine de l’engagement féministe. Plus de 55 événements au programme : spectacles, débats, conférences, ateliers pratiques. De quoi toucher tous les publics, tous les angles.
Le spectacle « Ronce » de la compagnie Kokhi a ouvert le bal. Une performance de danse autour de la sororité et du mythe de la sorcière, en lien avec l’exposition « Sorcières » du château des ducs de Bretagne. « Elle est magnifique », s’enthousiasme Mahaut Bertu. « Elle montre comment on a longtemps criminalisé les femmes qui s’émancipent, jusqu’au féminicide massif. Et comment aujourd’hui, on garde encore des traces de cette époque. »
Il y aura aussi un atelier Wikipédia pour réinscrire des personnalités féminines oubliées de l’histoire. Des clubs de boxe qui ouvrent leurs portes aux femmes. Une marche, un concert de samba. Parce que l’égalité, elle se décline partout : dans le sport, la science, la culture, la littérature.
« Les femmes sont partout, de fait », résume l’adjointe. « Donc pouvoir pointer partout où elles sont, là où on a des progrès à faire, là où il y a encore des inégalités, c’est essentiel. »
Le défi de la mixité des publics
Reste un problème de taille : ces événements attirent surtout… des femmes. « Quand on parle d’égalité entre les femmes et les hommes, les salles sont souvent remplies plus de femmes que d’hommes », constate Mahaut Bertu avec lucidité. « Ça bouge un peu, mais ça prend du temps. »
Comment convaincre les hommes que l’égalité, ce n’est pas une menace mais une libération ? « Quand on dit qu’il faut faire plus de place aux femmes, à un moment il va falloir que des hommes prennent moins de place », reconnaît-elle sans détour. Pas facile à entendre dans une société où le patriarcat reste la norme.
Mais la pédagogie fait son chemin. Lentement. Sûrement ? On verra. En attendant, Nantes continue de féminiser ses noms de rues, de repenser ses espaces publics, d’interroger ses panels citoyens en regardant spécifiquement ce que les femmes en disent.
2030, un horizon réaliste ?
Devenir la première ville non sexiste de France d’ici 2030, est-ce vraiment possible ? Mahaut Bertu, candidate aux prochaines élections municipales dans dix jours, l’affirme : « C’est un sujet de société dont il faut qu’on se saisisse toutes et tous. On parle de 52 % de la population. »
Les cours d’école transformées, l’urbanisme repensé, les événements qui font salle comble, les associations mobilisées. Les signaux sont là. Mais le chemin reste long. Parce que changer les mentalités, déconstruire des siècles de domination masculine, ça ne se fait pas en un mandat.
Ce qui est sûr, c’est que Nantes a choisi son camp. Celui d’une ville où le genre d’une personne ne détermine plus sa place dans l’espace public, son accès à l’emploi, sa sécurité dans la rue. Une ville où les petites filles qui jouent aujourd’hui dans des cours d’école repensées deviendront des femmes qui occuperont pleinement leur place demain.