Des fiches d’alerte qui s’accumulent chaque jour
Imaginez recevoir quotidiennement des témoignages d’enseignants à bout de souffle. C’est la réalité d’Annabel Cattoni et de son équipe syndicale. « On est contacté par de plus en plus de collègues, de plus en plus d’écoles qui craquent », confie-t-elle d’emblée. Le constat est brutal : les personnels éducatifs subissent une violence croissante de la part des élèves, et les réponses apportées par la hiérarchie restent largement insuffisantes.
Ces fiches d’alerte, rédigées par les enseignants et les AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), décrivent des situations souvent dramatiques. Parfois même intenables. Et pourtant, malgré cette accumulation de signalements, les solutions tardent à venir.
Violence physique et verbale : un cocktail explosif
Qu’est-ce qui se passe vraiment dans nos écoles ? Les témoignages recueillis dressent un tableau préoccupant. Chez les plus petits, on parle de morsures, de griffures. Chez les plus grands, les insultes fusent, les coups pleuvent. « Il y a des élèves explosifs », explique Annabel Cattoni, qui précise ne pas être psychologue mais observer ce phénomène au quotidien.
Certains enfants font des crises si violentes qu’il faut les maintenir physiquement pour éviter qu’ils se blessent eux-mêmes ou blessent leurs camarades. Une situation qui place les enseignants dans une position délicate : comment protéger un enfant en souffrance tout en assurant la sécurité du reste de la classe ? Comment gérer ces comportements quand on n’a reçu aucune formation spécifique ?
« On essaie de les protéger aussi en essayant de les caler ou même de les contraindre physiquement. Donc là on s’expose à des coups », raconte-t-elle avec une franchise désarmante.
Des élèves qui vont mal dans une société qui craque
Mais attention. Annabel Cattoni refuse de tomber dans le piège de la stigmatisation facile. « On ne devient pas violent comme ça par pur plaisir », insiste-t-elle. Ces comportements sont le symptôme d’un malaise plus profond, celui d’une société qui va mal et d’une école progressivement abandonnée par les pouvoirs publics.
Les familles elles-mêmes sont souvent démunies, parfois en grande difficulté. Elles subissent la violence du quotidien, la précarité, l’isolement. Et puis il y a cette « violence de l’institution » dont parle la syndicaliste : des classes surchargées, un manque criant de moyens, une baisse démographique qui aurait pu permettre de réduire les effectifs mais qui a servi de prétexte à des fermetures de classes.
Quand vous avez 25, 26 ou 27 élèves dans votre classe, difficile d’accorder une attention particulière à chacun. Surtout quand plusieurs d’entre eux ont des besoins spécifiques.
L’inclusion à marche forcée sans les moyens qui vont avec
Parlons-en justement, de ces besoins spécifiques. L’enquête nationale de la FSU-SNUIPP révèle un chiffre glaçant : 24 000 enfants qui auraient dû être orientés vers des établissements spécialisés ont été maintenus en classe ordinaire. Faute de place. Faute de personnel.
« L’inclusion des enfants porteurs de handicap, c’est en soi une très bonne chose », reconnaît Annabel Cattoni. Chaque élève a besoin d’être confronté à ses pairs, d’être en classe avec les autres. Le principe est noble. Mais voilà : sans accompagnement adapté, sans soins parallèles, cette inclusion devient une source de souffrance pour l’enfant concerné, sa famille et toute la classe.
« Nous on est enseignante donc on fait notre boulot d’enseignante mais on n’est pas psy, on n’est pas un service social quoi », martèle-t-elle. Les CMP (centres médico-psychologiques) sont débordés. Les délais d’attente s’allongent. Les réseaux d’aide, censés intervenir dans les écoles, sont souvent incomplets. Une équipe de quatre ou cinq personnes pour plus d’une vingtaine d’écoles ? Comment voulez-vous assurer un suivi de qualité dans ces conditions ?
C’était la politique d’Emmanuel Macron : inclure à tout prix. Sauf qu’on a oublié de mettre les moyens nécessaires pour que cette inclusion soit réussie.
Les écrans et le Covid : des facteurs aggravants
S’ajoutent à ce tableau déjà sombre deux phénomènes plus récents. D’abord, l’addiction aux écrans. Les enfants y sont exposés de plus en plus tôt, souvent sans aucun contrôle parental. Images violentes, contenus inadaptés : tout ça laisse des traces sur leur attention, leur comportement, leur santé mentale.
Et puis il y a le Covid. Cette période a laissé des séquelles profondes chez les enfants : anxiété, troubles du comportement, difficultés relationnelles. Des blessures invisibles mais bien réelles, qui continuent de se manifester dans les cours de récré et les salles de classe.
Un corps enseignant au bord de la rupture
Face à cette situation, comment tiennent les enseignants ? De plus en plus mal, à vrai dire. Annabel Cattoni évoque cette « boule au ventre » quotidienne, ces équipes tendues, cette fatigue qui s’accumule. « C’est au jour le jour », résume-t-elle.
Le nombre de démissions augmente. Les ruptures conventionnelles se multiplient. Les demandes de temps partiel, qui pourraient permettre de souffler un peu, sont désormais refusées sauf cas exceptionnels. Résultat : des arrêts maladie pour burn-out, des enseignants qui ne savent plus comment se protéger.
« Ça fait longtemps que l’éducation nationale se prend des coups et que les conditions de travail se dégradent », soupire la syndicaliste. Comme l’hôpital, l’école est devenue le parent pauvre du gouvernement. La preuve ? Lors de la dernière nomination des ministres, l’Éducation nationale est arrivée en neuvième position. Un symbole qui en dit long sur les priorités politiques actuelles.
Les AESH : les oubliés du système
Et que dire des AESH, ces accompagnants indispensables au quotidien ? Leur situation est encore plus précaire. Avec des salaires « assez ridicules » par rapport au travail essentiel qu’ils accomplissent, il devient de plus en plus difficile d’en recruter. Pourtant, ce sont eux qui permettent à de nombreux enfants en situation de handicap de suivre une scolarité normale.
Sans eux, l’inclusion promise devient une coquille vide. Mais qui veut exercer un métier aussi exigeant pour une rémunération aussi faible ?
Après Notre-Dame-de-Toutes-Aides, quelles solutions ?
Le drame survenu au lycée Notre-Dame-de-Toutes-Aides, où un jeune a été attaqué au couteau, a marqué les esprits. Faut-il attendre ce genre d’événements pour que les pouvoirs publics réagissent ? « Même quand ce genre d’événement advient, quelle solution a été proposée ? Aucune », rétorque Annabel Cattoni.
Il y a toujours aussi peu de psychologues scolaires. Les réseaux d’aide restent sous-dimensionnés. La santé mentale des élèves n’est pas prise au sérieux. Pourtant, c’est dès le plus jeune âge qu’il faudrait intervenir pour éviter que ces situations ne dégénèrent.
« Il faut s’occuper de la santé mentale de nos élèves et commencer très tôt », plaide-t-elle. Sinon, les drames comme celui de Notre-Dame-de-Toutes-Aides continueront de se produire.
Le programme EVARS : une lueur d’espoir ?
Dans ce paysage plutôt sombre, le programme EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) représente peut-être une piste intéressante. L’objectif ? Apprendre l’empathie aux enfants, leur faire prendre conscience de leur corps, du consentement, du respect de l’autre.
« On était très satisfait que ça se mette enfin en place », reconnaît Annabel Cattoni. Ces notions sont essentielles pour protéger les enfants et leur apprendre à vivre ensemble. D’ailleurs, ces cours sont théoriquement obligatoires depuis des années : trois heures par an. Sauf qu’ils ne sont pas faits. Pourquoi ? Manque de formation des enseignants, manque de temps, manque de moyens.
Mettre en place les EVARS dans sa classe n’est pas une mince affaire. Comment recueillir la parole d’un enfant qui révèle des violences subies ? Que faire ensuite ? Les services sociaux ont-ils les moyens d’intervenir ? La justice protège-t-elle vraiment ces enfants ? « Il y a tout un schéma de société à revoir », constate la syndicaliste.
Et puis il y a l’école privée, qui doit elle aussi s’emparer sérieusement du sujet, « pas avec des programmes adaptés » qui édulcorent les messages.
Un avenir inquiétant avec le budget 2026
Avec les suppressions de postes annoncées dans le budget 2026, la situation risque encore de se dégrader. « Bien sûr que non, c’est pas réaliste », lâche Annabel Cattoni quand on lui demande si l’on peut espérer une amélioration.
Les collègues pourraient encore se mobiliser, mais il y a « une telle résignation et une telle culpabilité » chez les enseignants que la mobilisation devient difficile. Comment se battre quand on est déjà épuisé par le quotidien ?