Quand franchir 20 kilomètres devient la norme
Parcourir 15 kilomètres pour voir son généraliste, patienter des mois pour un rendez-vous chez le dermatologue. Ces situations ne relèvent plus de l’exception mais du quotidien pour de nombreux habitants des Pays de la Loire. « En Loire-Atlantique, c’est un peu moins pire qu’ailleurs », reconnaît Romain Bossis avec une franchise désarmante. La présence de la faculté de médecine à Nantes offre un certain répit au département. Mais dès qu’on s’éloigne d’une trentaine de kilomètres de la métropole ? La réalité devient autrement plus rude.
En Vendée, en Mayenne, dans le Maine-et-Loire ou en Sarthe, trouver un médecin traitant relève parfois du parcours du combattant. L’enquête publiée cette semaine ne ment pas : 67% des habitants se disent insatisfaits. Un taux qui devrait alerter les pouvoirs publics, si tant est qu’ils ne le soient pas déjà.
L’effet ciseau qui étrangle le système
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en quelques mots : vieillissement de la population, explosion des pathologies chroniques, départs massifs à la retraite. « On a une population qui vieillit avec une augmentation du diabète, de l’hypertension, des problèmes cardiaques », explique le médecin généraliste. Les besoins de soins grimpent en flèche pendant que le nombre de professionnels qui s’installent stagne dangereusement.
Les anciennes générations du baby-boom prennent leur retraite. Normal, me direz-vous. Sauf que les jeunes qui arrivent ne compensent pas les départs. Pire encore : ils ne souhaitent pas exercer de la même manière que leurs aînés. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir.
Cette nouvelle génération de médecins recherche un meilleur équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. Fini le temps du médecin de famille disponible 24h/24, sept jours sur sept. « Il y a une évolution des modes d’exercice », constate Romain Bossis sans porter de jugement. Les jeunes praticiens veulent travailler en équipe, avec d’autres médecins mais aussi avec d’autres professionnels de santé. Ils aspirent à des conditions d’exercice qui leur permettent de respirer un peu.
Moins d’un médecin généraliste sur deux en médecine traitante
Voilà un chiffre qui devrait faire réfléchir : aujourd’hui, moins d’un médecin généraliste sur deux pratique la médecine générale traitante. Où sont passés les autres ? Ils se tournent vers le soin non programmé, la téléconsultation, la médecine esthétique ou du sport. Des activités souvent moins contraignantes, avec des horaires plus prévisibles et une charge administrative allégée.
« La charge qui pèse sur les médecins généralistes traitants augmente », souligne Romain Bossis. Entre les contraintes croissantes sur les prescriptions, les organisations de plus en plus lourdes à gérer et l’instabilité réglementaire, difficile de rendre le métier attractif. Un médecin généraliste, c’est aussi un chef d’entreprise qui a besoin de visibilité sur les années à venir. Or aujourd’hui ? L’instabilité règne.
Quand toute la chaîne se fragilise
Le problème ne se limite pas aux généralistes. Cardiologues, dermatologues : les délais d’attente explosent. Mais d’autres professions de santé sont également touchées. Trouver une orthophoniste dans certains territoires ? Mission quasi impossible. Un kinésithérapeute ? Bonne chance. « La médecine générale est le premier maillon de la chaîne, mais l’ensemble de la chaîne aujourd’hui est fragilisé », résume le docteur Bossis.
Cette image de la chaîne parle d’elle-même. Quand le premier maillon lâche, c’est toute la structure qui menace de s’effondrer. Les patients se retrouvent coincés, incapables d’accéder aux soins dont ils ont besoin. Et ce n’est pas qu’une question de distance géographique. Les freins financiers jouent également leur rôle dans cette équation impossible.
Le budget de la Sécu : une menace supplémentaire ?
Le projet de budget de la sécurité sociale, actuellement débattu à l’Assemblée, inquiète les professionnels de santé. S’il était adopté tel quel, quelles seraient les conséquences ? « C’est la fragilisation de l’attractivité du médecin généraliste, c’est la fragilisation de l’accès aux soins », prévient Romain Bossis. Médecins et patients sont dans le même bateau, rappelle-t-il. L’objectif commun ? Que les gens soient bien soignés.
Mais voilà, les mesures qui se succèdent créent une sensation d’instabilité permanente. Prenons l’exemple des communautés professionnelles territoriales de santé. Elles existent depuis quatre ans et permettent d’améliorer la fluidification des parcours de soins. Elles mettent en place des mesures adaptées à chaque territoire, car les besoins du centre-ville de Nantes n’ont rien à voir avec ceux de Guérande ou de Luçon.
« On voit aujourd’hui un projet de loi qui vient du jour au lendemain, sans aucune concertation, détricoter ce qui a été mis en place depuis trois ou quatre ans », déplore le médecin. Comment donner envie aux jeunes de s’installer quand le cadre réglementaire change sans arrêt ? Comment leur demander de s’engager sur un territoire quand les règles du jeu sont constamment modifiées ?
Téléconsultation : du dépannage, rien de plus
Les boxes médicales de téléconsultation fleurissent un peu partout. La presqu’île de Guérande a même lancé son contrat local de santé. Ces initiatives répondent-elles vraiment à l’urgence ? « C’est du dépannage, mais ça ne remplacera jamais le suivi avec un médecin qui nous connaît », tranche Romain Bossis.
La médecine, c’est avant tout une relation. Connaître le patient, le suivre de sa naissance jusqu’à son décès parfois, comprendre son environnement professionnel et personnel. « La téléconsultation, c’est la plupart du temps des médecins qu’on va voir qu’une seule fois, qu’ils soient sur la Côte d’Azur ou en région parisienne. » Difficile de créer un lien de confiance dans ces conditions.
Le médecin préfère encore les bornes de téléconsultation en pharmacie, sous le regard d’un professionnel de santé. Au moins, le pharmacien peut prendre la tension, ausculter, regarder les tympans. Mais restons lucides : ce sont des solutions de court terme. Ce qu’il faut ? Des jeunes qui s’installent sur le terrain, qui s’ancrent dans les territoires et qui suivent une patientèle au long cours.
Faut-il imposer un service obligatoire ?
À l’étranger, certains pays imposent aux jeunes médecins un service obligatoire dans les zones sous-dotées. En France, on mise plutôt sur l’incitation. Faut-il aller plus loin ? « Il y a probablement des choses à réfléchir au niveau de la régulation », concède Romain Bossis. L’internat dure déjà entre trois et quatre ans. À partir de l’année prochaine, une quatrième année de médecine générale avec des docteurs juniors sera mise en place.
Ces jeunes praticiens ne choisissent pas leur lieu de stage. « C’est déjà une forme de régulation », fait remarquer le médecin. Il n’y a donc pas de tabou sur cette question. Mais attention : réguler sans rendre le métier attractif serait contre-productif. Si les jeunes qui sortent de médecine font autre chose ou se tournent vers d’autres formes d’exercice, on aura raté la cible.
La suppression du numerus clausus il y a quelques années a permis d’augmenter le nombre de praticiens formés. C’est un bon début. Encore faut-il qu’une fois leurs études terminées, ils s’installent sur les territoires. Et pour ça ? Il faut leur offrir des conditions d’exercice décentes.
Les maisons de santé : une solution qui fait ses preuves
426% des Français sont favorables aux maisons de santé pluridisciplinaires. Ces structures qui réunissent médecins généralistes, spécialistes et autres professionnels de santé semblent avoir le vent en poupe. « C’est une solution », confirme Romain Bossis, qui exerce lui-même dans ce type de structure.
Dans sa maison de santé, sept médecins généralistes travaillent aux côtés d’une dizaine d’autres professionnels. Résultat ? La structure reste ouverte tous les jours de 8 heures à 20 heures, plus tous les samedis matin. Grâce à des tours d’astreinte, l’équipe peut garantir qu’un patient qui appelle le matin pour une urgence sera reçu le jour même ou le lendemain.
« On voit bien qu’aujourd’hui ce type d’organisation est attractif pour les jeunes professionnels », observe le médecin. Mais organiser une structure de 600 mètres carrés avec une quinzaine de professionnels demande des moyens considérables. Logistique, ingénierie, secrétariat, système d’information : la charge est lourde. Le soutien des tutelles et des collectivités locales devient indispensable.
Les centres de santé avec des médecins salariés peuvent aussi constituer une alternative intéressante. Les jeunes d’aujourd’hui sont parfois attirés par ce type d’exercice. L’important ? Ne pas opposer les modèles entre eux mais les rendre complémentaires.
Ce que veulent vraiment les patients
Au fond, qu’attendent les patients ? « Un médecin. Ils se fichent bien de savoir s’il est salarié, s’il est libéral », résume Romain Bossis avec pragmatisme. Ce qu’ils veulent, c’est pouvoir avoir un suivi et une réponse à leurs besoins de soins. Point final.
Cette phrase simple dit tout. Les débats sur les statuts, les modes d’exercice, les modèles économiques intéressent peu les malades. Eux veulent juste pouvoir consulter quand ils en ont besoin, sans parcourir des dizaines de kilomètres, sans attendre des mois. Est-ce vraiment trop demander ?
La situation en Pays de la Loire reflète celle de nombreuses régions françaises. Les solutions existent : maisons de santé pluridisciplinaires, amélioration des conditions d’exercice, soutien aux structures coordonnées, formation de davantage de médecins. Mais encore faut-il avoir le courage politique de les mettre en œuvre et de leur donner les moyens nécessaires.