Rassurer? « Pas facile » quand le monde s’embrase
Le Moyen-Orient flambe à nouveau. Les frappes se multiplient, l’Iran riposte malgré son affaiblissement, et l’information circule à une vitesse folle. Face à cette escalade, beaucoup de jeunes ressentent une peur légitime. Dorothée Olliéric ne tourne pas autour du pot : « Rassurer, c’est pas facile. » Elle-même, en tant que journaliste aguerrie, se dit « surprise jour après jour par l’ampleur des frappes, par la résistance iranienne. »
Son conseil? Suivre attentivement ce qui se passe. « Quel que soit l’âge des gens, je pense qu’il faut être concerné par la marche du monde. » Mais attention, prévient-elle, les images qui sortent d’Iran sont parfois créées par l’intelligence artificielle. La manipulation est partout. « Il faut faire gaffe, vérifier auprès des grands médias, analyser les vidéos. » Même si, reconnaît-elle avec honnêteté, les grands médias peuvent aussi se tromper.
Mortaza Behboudi renchérit. Né en Afghanistan, ayant grandi en Iran, il a vu les manifestations réprimées dès 2009, la révolution verte écrasée. « Plus de 300 jeunes filles ont été violées par les gardiens de la révolution à l’époque. » Son quartier à Kaboul, majoritairement hazara, cette minorité chiite persécutée, était frappé par des attentats quotidiens de Daech. « En allant à la fac en 2013, 2014, je savais pas si je rentre vivant après. »
La passion avant tout, même face aux balles
Alors pourquoi retourner là-bas? Pourquoi choisir délibérément de se mettre en danger? Pour Dorothée Olliéric, qui fait ce métier depuis plus de 30 ans, la réponse est simple : la passion. « Il y a pas deux jours pareil. Au-delà du risque des balles, des bombardements, tu as des rencontres humaines très très fortes. »
Elle a écrit un livre, Maman s’en va-t-en guerre, pour expliquer à ses enfants ce choix. « Je suis une maman épanouie », affirme-t-elle sans complexe. « Je souhaite à tous les jeunes qui nous écoutent d’aller chercher là où ils peuvent trouver leur passion. » Cette passion, elle l’a trouvée à l’étranger, mais reconnaît qu’on peut la trouver ailleurs, dans le social par exemple, là où on aide les autres, où on retrouve « le partage, la solidarité, la fraternité. »
Quand tu es sous les mêmes bombardements que la population, explique-t-elle, ça crée des liens très forts. « Il faut trouver un sens à sa vie et un sens à son métier. » C’est peut-être là le cœur du sujet, non? Cette quête de sens qui manque cruellement à beaucoup d’entre nous.
Donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas
Pour Mortaza Boubi, c’est aussi une question d’identité. « Je connais ces peuples. Les Afghans aujourd’hui, ceux qui vivent sous les talibans, les femmes et les filles qui ne peuvent plus aller à l’école depuis plus de 4 ans, elles veulent être entendues. » L’idée, c’est d’aller au plus près de l’actualité, de raconter, de donner la parole.
Il se souvient de cette période pendant le COVID. « On était confiné chez nous avec nos livres, notre Wi-Fi et Netflix, alors que plus de 20 000 personnes ont été confinées de force dans le plus grand camp de réfugiés d’Europe à Lesbos. » Il est resté sept mois là-bas, confiné avec eux, pour raconter leur vie dans cet enfer « au port de l’Europe. »
C’est pas du journalisme de salon, ça. C’est vivre la situation, s’immerger complètement. Pas juste faire un direct pour une chaîne d’info continue et repartir.
Garder l’espoir après avoir vu l’inhumanité
Comment garder la force et l’espoir après toutes ces horreurs? La question mérite d’être posée. Dorothée Olliéric a commencé en couvrant le génocide au Rwanda en 1994. Un million de morts. Des Tutsis et des Hutus qui s’entretuaient. « J’étais toute jeune et je me suis dit comment c’est possible de faire de telles violences. J’ai vu des milliers de cadavres, des femmes, des enfants coupés à la machette. »
Ce jour-là, elle s’est accrochée à une idée : « À chaque fois, il y a toujours un petit espoir, il y a toujours une petite lumière, il y a toujours quelqu’un qui va se battre pour sauver les autres. » La fin d’un conflit, l’espoir du changement, le renversement d’un régime. C’est à ça qu’elle s’accroche.
Pour Mortaza, « on n’a que ça en Afghanistan, l’espoir. » Les jeunes Iraniens et Afghans souhaitent que les régimes tyranniques de Téhéran et Kaboul soient renversés, comme on l’a vu avec Bachar al-Assad. « Malgré les frappes, malgré les violences, la censure, l’interdiction d’aller à l’école, elles gardent l’espoir que le régime soit renversé. »
Le Nouvel An perse sans le guide suprême
Au 21e jour de cette guerre au Moyen-Orient, Mortaza reçoit tous les jours des messages de ses copains à Téhéran ou Ispahan. Ça le touche profondément. Après la mort de Mahsa Amini en 2022, tuée par la police des mœurs parce que son foulard était mal ajusté, en présence de son jeune frère, il s’est dit qu’il devait y aller. « J’en ai marre de regarder les grandes manifestations, les images de violence sur les réseaux sociaux. »
Il a obtenu un visa de pèlerin pour couvrir le mouvement Femme Vie Liberté. Un risque énorme. Aujourd’hui, c’est même plus possible d’obtenir un visa touriste pour l’Iran. Alors ils vont à Erbil, au Kurdistan irakien, à la frontière, pour rencontrer les milliers d’exilés iraniens. Des Iraniens qui peuvent rester un an sans visa en Turquie, qui fuient le régime.
« C’est le Nouvel An perse, et c’est la première année que les Iraniens le fêtent sans le guide suprême, sans Ali Khamenei, après 37 ans au pouvoir. » Cet homme qui a massacré le peuple en janvier dernier, avec des chiffres qui varient mais qui parlent de 50 000 personnes tuées, des milliers arrêtées risquant la peine de mort.
L’Iran, ce pays fermé à double tour
Dorothée aimerait être en Iran, évidemment. « Rien ne vaut l’essence de notre métier : être sur place, voir, vivre et retranscrire. » Mais le pays est fermé à double tour. Aucun journaliste français ne peut y aller. Tous ont fait des demandes, personne n’a de visa.
Ceux qui leur envoient des images depuis Téhéran et Ispahan risquent la peine de mort, plusieurs années de prison. « Le journalisme est un crime en Iran, la liberté de la presse n’existe pas. » Ces images servent à réaliser des reportages pour le 20h de France 2, pour Arte. Un documentaire sera d’ailleurs diffusé prochainement.
Même depuis Erbil, on vit la guerre. Mortaza raconte avoir entendu des bombes, des explosions depuis sa chambre d’hôtel. « C’est vivre la guerre, même depuis la frontière. »
Ce que les enfants ne savaient pas
Maman s’en va-t-en guerre, le livre de Dorothée Olliéric, dévoile l’envers du décor. Ses enfants la voyaient partir avec un gilet pare-balles, un casque lourd, mais « ils n’ont pas idée du niveau de danger. » Elle a caché beaucoup de choses pour ne pas les effrayer quand ils étaient petits.
Aujourd’hui, à 22 et 24 ans, ils peuvent encaisser. Ils ont découvert en lisant le livre pourquoi leur mère fait ce « métier de dingue, ce métier de taré. » Ils comprennent que c’est sa passion, que c’est comme ça qu’elle trouve son équilibre, le sens de sa vie. « Je suis une maman qui, passé 40 ans, n’est pas en burn-out parce que j’aime encore et toujours faire ce métier. »
Elle ne leur a pas demandé l’autorisation avant de publier. Mais quand ils l’ont lu, la réaction a été claire : « Ah oui, quand même. »
Aux futures reporters de guerre : foncez
Que dire aux jeunes qui veulent devenir reporters de guerre? Dorothée sourit : « Les mamans ne vont pas être très contentes, mais je dis à toutes ces jeunes filles : foncez. » C’est un métier extraordinaire qui remplit de bonheur grâce aux rencontres, grâce à l’humain.
« C’est pas la frime d’être dans un endroit où ça peut péter de partout. Quand deux ou trois fois t’as entendu les balles siffler à tes oreilles, ça va, ça suffit. » Ce qui compte vraiment, c’est d’aller vers les autres, de rencontrer des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement. « Tout est exacerbé : les sentiments, l’amitié, la solidarité, l’amour, la peur. Tout est tellement fort. Tu crées des liens et des histoires absolument formidables. »
Son message est limpide, presque provocateur dans sa sincérité : « Allez-y les filles. »