Quand deux mondes se rencontrent
L’histoire commence loin de nos horizons européens. Madagascar, Maurice, La Réunion. Chahina Marie grandit dans une famille indo-musulmane chiite où la foi n’est pas un accessoire du dimanche, mais le cœur battant du quotidien. Son père ? Un mollah de haut rang. À 13 ans seulement, elle accomplit le pèlerinage à La Mecque. Elle médite chaque jour les 99 noms de Dieu, s’imprègne des textes sacrés, respire l’islam comme d’autres respirent l’air du matin.
Et puis, à 15 ans, tout bascule. Direction Paris. Un pensionnat catholique chez les sœurs. Imaginez le choc. Une jeune fille profondément ancrée dans sa foi musulmane qui débarque dans un univers totalement étranger.
« Cela n’a pas été facile de comprendre les codes et la culture métropolitaine », confie-t-elle aujourd’hui avec une franchise désarmante. Mais voilà, la vie réserve parfois des surprises. À l’aumônerie, elle découvre des jeunes qui vivent leur foi « avec des actes, vraiment une foi incarnée dans l’agir de tous les jours ». Pas de prosélytisme, pas de jugement. Juste de la curiosité bienveillante et une ouverture d’esprit qui va changer sa vie.
Une nuit de Noël qui bouleverse tout
Le soir de Noël 1979, quelque chose d’inexplicable se produit. Chahina Marie vit ce qu’elle appelle une « rencontre mystique avec le Christ ». Pas une simple émotion passagère ou un coup de tête adolescent. Non, quelque chose de profond, de viscéral, qui la saisit tout entière.
Comment expliquer l’inexplicable ? « Ce n’est pas avec le christianisme que j’ai reçu la foi, la foi je l’avais », explique-t-elle. Le Christ n’est pas venu remplacer quelque chose d’insuffisant. Il est venu donner un visage à ce Dieu qu’elle connaissait déjà, qu’elle aimait déjà. « Il s’est incarné, il s’est fait verbe en moi, mais il ne m’a pas ôté tout ce que j’étais. »
Cette distinction est capitale. On pourrait s’attendre à un récit de conversion classique, du genre « j’étais perdue, maintenant je suis sauvée ». Mais non. Chahina Marie refuse cette logique binaire qui voudrait qu’on efface son passé pour embrasser l’avenir. Elle parle plutôt de continuité, d’une histoire qui se poursuit et s’enrichit.
Le déchirement de la loyauté
Seulement voilà, suivre le Christ quand on est fille d’un mollah, ça ne passe pas inaperçu. Chahina Marie parle d’une « souffrance extrême », d’un écartèlement entre le désir de suivre cette nouvelle voie et la loyauté envers sa famille. « Je ne voulais pas renier qui j’étais, je ne pouvais pas m’amputer de mon histoire. »
Cette phrase résonne avec une force particulière aujourd’hui, à l’heure où tant de personnes se sentent tiraillées entre plusieurs appartenances. Combien de jeunes, issus de l’immigration ou de familles mixtes, vivent ce même déchirement ? Combien se sentent obligés de choisir un camp, de renoncer à une partie d’eux-mêmes pour être acceptés ?
Il lui faudra huit ans. Huit longues années avant d’être enfin baptisée. Pas parce qu’elle doutait de son choix, non. Mais parce que personne ne la comprenait vraiment. L’Église craignait le syncrétisme, cette mixture religieuse qui fait frémir les gardiens de l’orthodoxie. Sa famille, elle, vivait son choix comme une trahison pure et simple.
Un Dieu qui fait exploser les cases
Alors, qu’est-ce que le christianisme lui apporte que l’islam ne lui donnait pas ? La question est directe, presque brutale. Sa réponse l’est tout autant : « Un Dieu très très proche, un Dieu qui souhaite l’humanisation dans la perfection, dans la relation. »
Dans les Évangiles, elle découvre un Christ qui « fait exploser tous les dogmes, toutes les traditions, toutes les prescriptions ». Ce qui devient sacré, ce n’est plus le respect scrupuleux de la loi religieuse, mais « la personne qui est en face de moi ». C’est la relation qui prime, la rencontre, le cheminement commun. « Un Dieu qui est avec nous au quotidien dans la boue, dans les épreuves, dans les joies. »
Cette vision tranche avec l’image d’un Dieu lointain, transcendant, inaccessible. Elle parle d’un Dieu qui se salit les mains, qui marche à nos côtés dans nos galères quotidiennes.
Peut-on vraiment avoir deux religions ?
La question qui fâche. Celle que tout le monde se pose mais que peu osent formuler. Chahina Marie, elle, ne l’esquive pas. « Je n’ai pas de religion », répond-elle avec une clarté déconcertante. « Je suis le Christ et c’est avec l’Église que je peux suivre le Christ. »
Nuance subtile mais essentielle. Elle ne se convertit pas à une religion, elle se convertit à une personne. L’Église lui donne les outils – les rites, les traditions, les Évangiles – mais l’essentiel est ailleurs. « Ce que je veux dire quand je dis que je suis musulmane disciple du Christ, c’est que je crois que Dieu était là depuis les origines, depuis ma naissance. »
Son passé musulman n’est pas un brouillon à jeter, une erreur de jeunesse à oublier. C’est le terreau dans lequel sa foi a poussé. Sa communauté musulmane a été, comme elle le dit si joliment, « Jean Baptiste » qui a préparé le chemin du Christ en elle.
L’identité aux multiples facettes
« Je me sens pleinement française et pourtant je parle plusieurs langues et pourtant je respecte plusieurs cultures », affirme-t-elle. Elle peut s’habiller en Indienne, danser le rock, manger avec des couverts ou avec les doigts autour d’un plateau posé par terre. « Je suis capable de passer de l’un à l’autre. »
Cette fluidité identitaire, cette capacité à naviguer entre plusieurs mondes sans se perdre, c’est peut-être ça le vrai message de son parcours. Dans une société qui adore les étiquettes et les cases bien définies, Chahina Marie nous rappelle que l’identité est mouvante, plurielle, en perpétuelle construction. « Je n’ai pas fini d’être moi-même », lance-t-elle.
Mais cette liberté a un prix. Elle a souffert des incompréhensions, des rejets, des regards de travers. De sa famille qui ne comprenait pas. De la société qui veut qu’on choisisse son camp. De l’Église qui craignait qu’elle ne soit pas assez orthodoxe.
Pourquoi témoigner aujourd’hui ?
Alors pourquoi écrire ce livre ? Pourquoi exposer publiquement un parcours si intime, si complexe ? Chahina Marie évoque plusieurs raisons. Il y a d’abord la demande de ses professeurs de théologie, le travail universitaire qui nécessitait une mise en forme. Mais il y a surtout quelque chose de plus profond.
« Je souffre beaucoup de voir comment on considère l’islam aujourd’hui », confie-t-elle. Les préjugés, les stéréotypes, l’amalgame facile entre islam et violence. Elle voulait montrer « un autre visage de la foi musulmane », celui qu’elle a connu dans sa famille, fait de spiritualité, de méditation, de recherche de Dieu.
Et puis il y a ce désir de témoigner d’un Christ qui « me prend entièrement, qui me choisit avec toutes mes facettes ». Un Christ qui n’exige pas qu’on se coupe de son passé, qu’on renie ses racines, qu’on devienne quelqu’un d’autre pour être digne de lui.
Son livre, « Musulmane et disciple du Christ » publié aux éditions Fidélité, est plus qu’un témoignage personnel. C’est une invitation à repenser nos catégories, à sortir de la logique du « soit l’un, soit l’autre ». À accepter que l’identité puisse être multiple, complexe, parfois même contradictoire en apparence.
Un message pour notre époque
Dans un monde où les tensions religieuses font la une des journaux, où le dialogue interreligieux ressemble souvent à un dialogue de sourds, le parcours de Chahina Marie ouvre une brèche. Elle ne prétend pas avoir la solution miracle, ni proposer un modèle à suivre aveuglément. Mais elle pose des questions essentielles.
Comment accueillir la diversité sans la diluer ? Comment respecter les différences sans les figer ? Comment permettre à chacun de construire son identité avec toutes ses facettes, sans être forcé de choisir, de renoncer, de s’amputer d’une partie de soi ?
« L’enjeu, c’est d’accepter que notre identité a plusieurs facettes, plusieurs appartenances », insiste-t-elle. Un enjeu éducatif, citoyen, mais aussi ecclésial. Nos écoles, nos institutions, nos communautés religieuses sont-elles prêtes à accompagner ces parcours atypiques ? À faire de la place à ceux qui refusent de rentrer dans les cases ?