Un Pornicais dans les archives du XIIe siècle
Deux ans seulement à Pornic, et pourtant Pierrick Rousseau parle du Pays de Retz médiéval comme s’il y avait grandi. Son secret ? Une passion de longue date pour l’histoire, conjuguée à une connaissance intime de cette région qu’il arpente depuis des années. « J’ai la chance de bien connaître cette très jolie région de Pornic et de Clisson », confie-t-il, presque modeste. Mais ne vous y trompez pas : derrière cette humilité se cache un travail de fourmi, des mois passés à éplucher les archives, à marcher sur les traces de personnages disparus depuis neuf siècles.
Son roman, Les âmes suppliciées, ne sort pas de nulle part. Il est né d’une obsession : retrouver le véritable point de départ de la châtellenie de Clisson. Pas la version romancée, non. L’origine réelle, documentée, celle qui remonte à la fin du XIIe siècle avec un certain Gaudin, qui allait devenir seigneur de ces terres.
Pourquoi le XIIe siècle, justement ?
Bonne question. Pourquoi cette période plutôt qu’une autre ? « Dans un roman, il faut trouver le point de départ », explique Pierrick. Et ce point de départ, c’est précisément là où commence à émerger la petite châtellenie de Clisson dans les documents historiques. Une époque charnière, comme il dit. Deux royaumes s’affrontent – la France et l’Angleterre – et sur le terrain, les seigneurs locaux naviguent entre allégeances et trahisons.
Mais au-delà de la grande histoire, c’est surtout une période de transformation profonde. Les hommes et les femmes valorisent leurs terres, défrichent les forêts. Le paysage se façonne. Ces courbes douces qu’on admire aujourd’hui en se promenant le long de la Sèvre ? Elles étaient déjà là, témoins silencieux de cette époque bouillonnante.
Des nobles aux paysans : toute une société se révèle
Ce qui frappe dans Les âmes suppliciées, c’est la diversité des personnages. On ne suit pas uniquement des chevaliers en armure. On découvre Évrard, un paysan libre – un « alletier », comme on disait alors. Un homme qui possède sa terre, héritage du monde romain, et qui la travaille avec dignité. « C’est l’héritage un peu du monde antique », précise Pierrick, « avec l’opposition entre des hommes qui n’étaient pas libres, qu’on appelait tout simplement les esclaves, et puis des hommes libres. »
Évrard, c’est l’incarnation de cette classe intermédiaire souvent oubliée. Ni serf ni noble, il représente ces familles qui ont su transmettre, génération après génération, un bout de terre et une forme de liberté. Et sa vie quotidienne ? Structurée par la foi, rythmée par plus de cent jours de contraintes religieuses par an. Il suit même les préceptes de Saint-Augustin dans sa vie conjugale. Difficile d’imaginer une telle emprise aujourd’hui, n’est-ce pas ?
Les femmes, loin d’être des figurantes
Parlons justement de ces femmes médiévales qu’on imagine trop souvent cantonnées à l’arrière-plan. Pierrick Rousseau leur redonne leur place, et quelle place ! Il y a Alix, « une jeune fille à l’esprit libre » qui se bat dans ce monde d’hommes. Il y a Béatrix, Ide, et d’autres encore. « Elles ne sont ni victimes ni héroïnes, mais elles font face avec dignité », souligne l’auteur.
Ces femmes assurent la transmission. Dans les familles aristocratiques, elles apportent le sang noble, élément crucial dans les stratégies matrimoniales. Mais même dans les foyers plus humbles, leur rôle reste central. On aurait tort de minorer leur importance, même si leur condition demeurait peu enviable. La résilience – oui, ce mot à la mode – caractérise parfaitement ces figures féminines qui traversent le roman.
Une enquête digne d’un détective historique
Comment reconstitue-t-on la vie d’une époque si lointaine ? Pierrick Rousseau a sa méthode. D’abord, les médiévistes ont fait un travail remarquable sur la « grande histoire ». Les documents existent, les recherches sont solides. Mais pour le pays de Clisson spécifiquement ? Il faut creuser davantage.
« Il existe des documents d’archives qui décrivent ce qu’était ou ce que pouvait être la condition des femmes et des hommes de cette fin du XIIe siècle », explique-t-il. Et puis il y a la géographie historique. Cette discipline fascinante qui révèle que nos paysages actuels ont gardé les mêmes courbes qu’il y a neuf siècles. « On peut s’imaginer au travers de la fiction, du rêve quelque part, ce que pouvaient être ces paysages à cette époque. »
Bien sûr, il y a sa touche personnelle. « Sinon, ça n’est plus un roman de fiction », sourit-il. Mais cette créativité s’appuie sur des traces bien réelles. Le pays de Clisson regorge de vestiges : moulins, chaussées, fortifications. Il suffit de savoir les lire.
Des barrages romains aux moulins hydrauliques
Justement, ces infrastructures ! Pierrick décrit avec précision des aménagements médiévaux sur la Sèvre nantaise : un barrage de pierre ancien, une chaussée romaine réparée par les moines, des moulins hydrauliques avec leurs roues verticales. Et devinez quoi ? Ces traces existent encore aujourd’hui.
« Elles sont partout », s’enthousiasme-t-il. La chaussée de Roussin, par exemple. Ou celle au pied du château de Clisson. « Vous trouverez les moulins tous les 500 mètres environ. » Ces installations témoignent d’une révolution technique : la réhabilitation des roues hydrauliques, technique antique héritée du monde romain, qui va transformer l’économie du royaume de France et améliorer progressivement les conditions de vie.
Les activités de minoterie ont disparu, certes. Mais les bâtiments demeurent, réhabilités pour d’autres usages. Une continuité étrange entre passé et présent, comme si ces pierres gardaient la mémoire des gestes répétés pendant des siècles.
Des parallèles avec notre époque ?
Peut-on vraiment comparer le XIIe siècle et notre monde hyperconnecté ? Pierrick Rousseau reste prudent. « C’est difficile de faire des parallèles. » Mais il tente quand même l’exercice intellectuel. « Il y a quelque chose qui traverse toute l’humanité : les questions que se posent les femmes et les hommes sur le sens du monde. »
Le monde de la fin du XIIe siècle ? Un monde d’incertitude, de profond changement. Ça ne vous rappelle rien ? Chacun y était confronté à ses peurs, à sa foi, à sa quête de justice. « Ce n’est évidemment pas la même époque, mais je pense que c’est quelque chose d’universel. » Nous aussi, nous nous interrogeons sur le sens de notre passage ici-bas, sur ce qu’il restera de nous.
Et l’amour dans tout ça ? Le roman s’ouvre sur cette phrase magnifique : « L’amour dans cette terre de fer et de sang fut leur seule rébellion. » Une valeur ancestrale qui traverse le temps, selon Pierrick. « On a l’impression qu’on est dans un monde tout aussi brutal avec beaucoup d’antagonisme », reconnaît-il. Mais en dessous de cette écume, l’empathie et le désir de vivre ensemble persistent. L’amour reste une valeur cardinale.
Un premier roman qui ne se reconnaît dans aucun personnage
Curieusement, Pierrick Rousseau ne se reconnaît dans aucun de ses personnages. « Lorsqu’on écrit, on parle toujours un peu de soi, même si c’est de manière biaisée », admet-il. Évrard, ce paysan robuste et digne qui fait face au déterminisme social ? Alix, cette jeune fille à l’esprit libre ? Tous ces personnages portent sans doute des fragments de leur créateur, mais de façon indirecte, presque inconsciente.
Ce qui compte, c’est qu’ils vivent. Qu’ils respirent dans ces pages. Qu’ils nous fassent voyager entre l’abbaye de Buzay à Rouans, Prigny, le Moutier-en-Retz et les forteresses de Clisson. Des lieux qu’on peut encore visiter aujourd’hui, chargés d’une histoire qu’on ne soupçonne pas toujours.