Trente ans de rapports, et toujours plus de précarité
Depuis trois décennies, le Secours Catholique publie son rapport annuel sur la pauvreté en France. Chaque année, un angle différent : les femmes touchées de plein fouet, l’accès aux droits qui ressemble à un parcours du combattant, les invisibles de nos campagnes. Mais cette année, l’association a choisi la rétrospective. Un regard en arrière qui fait mal.
« On a voulu montrer comment, depuis 30 ans, la pauvreté s’est insinuée davantage dans toutes les couches de notre société », explique Corinne Huchet. Le constat est brutal : la précarité ne discrimine plus. Elle frappe en ville comme à la campagne, touche des couples en CDI avec enfants, s’infiltre là où on ne l’attend pas.
Moins de 5 euros par jour pour vivre
Parlons chiffres, mais des vrais. Pas ceux qu’on lit distraitement dans les journaux. En France, le seuil de pauvreté tourne autour de 900 à 1000 euros par mois. Déjà difficile à imaginer, n’est-ce pas ? Maintenant, accrochez-vous : les personnes qui poussent la porte du Secours Catholique en 2024 vivent avec moins de 565 euros mensuels.
Faites le calcul. Une fois le loyer payé, le chauffage, l’eau, l’électricité, il reste moins de 5 euros par jour. « À ce rythme-là, on ne va pas loin dans le mois. Je dirais même que parfois, on n’a rien dès le début du mois », souligne Corinne Huchet. Cinq euros. Le prix d’un café et d’un croissant en terrasse.
Ces visages qu’on ne veut pas voir
Qui sont ces personnes en situation d’extrême pauvreté ? L’image d’Épinal du SDF alcoolisé sous un pont est dépassée, caduque même. Aujourd’hui, la pauvreté porte le visage de femmes avec enfants, de mères isolées – trois sur quatre vivent dans la précarité absolue. Elle a aussi celui d’hommes seuls qui ont décroché du rythme effréné du travail, de personnes nées à Nantes ou ailleurs, des gens comme vous et moi.
« Il y a quelques jours, j’étais à partager les repas à Gambetta », raconte Corinne. « Oui, il y a des personnes d’origine étrangère, environ la moitié du public. Mais l’autre moitié ? Des personnes nées ici, qui ont perdu pied, qui n’ont pas suivi le rythme. » Le rythme. Ce mot revient souvent. Comme si la société était une course où les plus fragiles trébuchent, tombent, et ne se relèvent jamais vraiment.
Naître pauvre, rester pauvre : la reproduction de la misère
Voilà peut-être le plus révélateur du rapport : la pauvreté se reproduit. Ces enfants qu’on trouve à la rue avec leurs parents, ils seront les pauvres de demain. « Fatalement, vraiment fatalement », insiste Corinne Huchet, et on sent dans sa voix cette impuissance qui ronge.
La santé joue un rôle majeur dans cette spirale. Quand on est pauvre, on renonce aux soins. On ne va pas chez le dentiste. On perd ses dents. On ne mange plus correctement. Et tout ça aggrave la situation, encore et encore. « Il y avait une dame assise à côté de moi, il lui restait deux ou trois dents. Elle ne pouvait même pas manger le chou râpé qu’on avait préparé. »
Cette image-là, elle reste gravée. Elle dit tout de la dignité perdue, de l’exclusion qui commence par des détails qu’on croit insignifiants.
Plus qu’une question de ventre
Bien sûr, ces personnes ont faim. Elles se jettent sur la corbeille de pain lors des repas partagés. Mais quand on leur demande pourquoi elles viennent, la réponse surprend : « Pour parler. Pour être considéré. Pour avoir des relations, de l’écoute, du soutien. »
« Ils ont faim aussi de nous rencontrer et d’être regardés comme des êtres humains à part entière », explique Corinne. Cette dimension relationnelle de la pauvreté, on l’oublie trop souvent. L’exclusion sociale fait aussi mal que le ventre vide. Peut-être même plus.
Pour cette chrétienne engagée, ces rencontres ont une dimension presque spirituelle. « Quand je partage un repas avec toutes ces personnes, je me dis : là, je suis au cœur du royaume. C’est une humanité retrouvée, un vrai sens profond de la relation. » Des mots qui peuvent sembler décalés dans notre société ultra-consumériste, mais qui résonnent avec une authenticité désarmante.
Le budget 2026 : une épée de Damoclès
L’instabilité politique actuelle n’arrange rien. Le projet de budget 2026 prévoit notamment une hausse des franchises médicales, des participations forfaitaires. Traduction ? La part non remboursée à chaque consultation, passage en pharmacie ou transport sanitaire va augmenter.
Quelques euros de plus ? Pas grand-chose pour la plupart d’entre nous. Un gouffre pour ceux qui vivent avec une centaine d’euros par mois. « Ces personnes-là, elles ne vont déjà plus chez le médecin. Je ne vois pas comment elles vont trouver ces euros qu’il faudrait débourser à chaque passage en caisse », s’inquiète Corinne Huchet.
Elle-même est prête à donner 5 euros sans problème. Mais les personnes qu’elle croise ne peuvent même pas mettre un euro dans la cagnotte du repas partagé. Certaines proposent de faire la vaisselle, d’aider en cuisine, parce qu’elles ne peuvent pas contribuer financièrement. Cette fierté-là, elle dit beaucoup de la dignité qui résiste malgré tout.
L’appel aux bras, pas seulement aux portefeuilles
Le Secours Catholique vit à 90% de dons privés. Les soutiens financiers sont nécessaires, évidemment. Mais Corinne Huchet lance un autre appel : « On a besoin de bras. Quand on est à Gambetta et qu’il n’y a que deux personnes pour faire à manger pour 20 personnes et entrer en relation avec elles, ce n’est pas suffisant. »
Elle balaie d’un revers de main les excuses habituelles. « J’entends beaucoup ce mot, ‘boomer’, qui me fait un peu hérisser. Eh bien, on peut trouver le temps de faire ça, une demi-journée par semaine. Et franchement, on gagne à le faire. On gagne en humanité, si on ne gagne pas son paradis. »
Changer le regard avant tout
Au-delà des actions concrètes, c’est d’abord un changement de perspective que demande le Secours Catholique. Arrêter de penser que « les pauvres sont là, c’est bien de leur faute ». Cette idée reçue, tenace, toxique.
« La plupart des personnes qu’on rencontre n’ont pas choisi ça. Elles tombent dans cette précarité, elles n’arrivent plus à émerger, à respirer, à prendre un souffle », martèle Corinne Huchet. Ces gens ne sont pas des statistiques, pas des cas sociaux, pas des numéros. Ce sont nos voisins, peut-être même nos proches demain si la vie bascule.
L’espérance malgré tout
Alors, comment garder espoir face à cette situation qui empire ? « En tant que chrétienne, je suis dans l’espérance », confie Corinne. « J’espère que ce genre de rapport provoque une réaction positive de la part de tous. Ce n’est pas insoluble, dans un pays riche comme le nôtre. »
Elle ne dort pas toujours bien, reconnaît-elle. Mais elle refuse la résignation. « Ensemble, on peut tout. » Cette formule pourrait sembler naïve. Pourtant, quand elle la prononce, on y croit presque.
Parce qu’au fond, c’est peut-être ça, le message essentiel : la pauvreté n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques, économiques, sociaux. Des choix qu’on peut modifier, si on décide collectivement de regarder en face cette réalité qui nous dérange.