Une mobilisation qui ne faiblit pas
On pourrait croire que l’élan de solidarité s’essouffle. Que la guerre en Ukraine, loin des caméras depuis l’embrasement au Moyen-Orient, ne mobilise plus autant qu’aux premiers jours de l’invasion. Détrompez-vous. À Rezé, des bénévoles s’affairent autour de camions qu’ils remplissent méthodiquement. Nourriture, produits d’hygiène, matériel médical. Tout ce qui peut soulager un quotidien devenu insoutenable.
C’est le 15e convoi depuis le début de la guerre. Quinze fois que l’association Avenir franco-ukrainien, fondée à Nantes par trois Ukrainiennes dès les premiers bombardements, organise ces expéditions hors normes. Benoît Durand, son président, s’apprête à vivre son huitième voyage vers Kiev. « On aurait dix camions, on remplirait les dix », confie-t-il simplement.
Trois jours de route et une patience d’ange
Samedi matin, 6 heures. Départ prévu pour quatre chauffeurs bénévoles qui ne reverront la France que dans une semaine. Trois mille kilomètres les séparent de Kiev. Trois jours aller, autant pour le retour, sans compter les distributions sur place. « Il faut être patient, surtout pour quitter la France », explique Benoît. La frontière polonaise représente un moment clé : on quitte l’Union européenne pour entrer dans un pays en guerre.
Heureusement, l’expérience porte ses fruits. Les papiers douaniers préparés en amont accélèrent les formalités. « Ça passe beaucoup plus vite qu’il y a quelques années », rassure le président. Quelques années… Cette guerre qui s’éternise a créé ses propres routines, ses propres circuits. Une normalisation de l’anormal, en quelque sorte.
Du riz, des pâtes et du matériel médical
Que trouve-t-on dans ces camions ? Principalement des denrées de base. Du riz, des pâtes, des conserves. Du thé, du café, du sucre. Ces produits qui constituent l’ossature d’une alimentation quand tout manque. Mais pas seulement. Le matériel médical occupe une place importante dans les cargaisons.
La collecte s’organise tout au long de l’année. Cinquante bénévoles actifs tissent un réseau impressionnant : hôpitaux, cabinets médicaux, infirmières libérales, particuliers, magasins. Chacun récupère « un petit peu à droite à gauche », comme le dit Benoît avec modestie. Le secret de cette constance ? Le retour d’information. « On fait des vidéos, on fait des photos qu’on envoie aux donateurs. C’est important qu’ils aient un retour. »
La liste qui évolue au fil des besoins
L’association ne fonctionne pas au hasard. Un mois avant chaque départ, une liste précise circule parmi les partenaires. Cette liste n’est pas figée : elle se construit avec Bridgette Cadess, leur correspondante sur place, et s’adapte constamment. On ajoute, on supprime, on ajuste selon l’urgence du moment.
Cette méthode crée un cercle vertueux. Les donateurs fidélisés répondent présent à chaque appel. « Quand on les appelle maintenant, il n’y a plus de blocage. Ils sont prêts à aider. » Voir concrètement où va leur générosité, ça change tout. On ne donne plus dans le vide, on participe à quelque chose de tangible.
Des sourires malgré l’horreur
Comment réagissent les Ukrainiens quand ces camions arrivent ? « Il y a le sourire, c’est déjà très important », répond Benoît. Mais au-delà du sourire, c’est la reconnaissance qui domine. Pour beaucoup d’Ukrainiens, la France se résume à Paris. Alors quand ils découvrent que ces bénévoles viennent de Nantes, à des centaines de kilomètres supplémentaires, l’émotion redouble.
« On nous prend dans les bras », raconte le président. Ces moments d’humanité deviennent aussi des moments de confidence. Les bénévoles font « un peu de psychologie sur place ». Les gens parlent, se libèrent, racontent leurs traumatismes. Dans le Donbass, des personnes âgées leur ont expliqué leur expulsion brutale par les Russes. « Elles sont parties avec un sac de course, c’est tout. Toute leur vie était dans un sac de courses. »
L’horreur ne s’arrête pas là. Les maisons sont dynamitées après le départ des habitants. Les animaux ? Tués et jetés dans les puits ou les mares pour contaminer l’eau potable. « Si on ne va pas sur place, on ne peut pas le savoir », insiste Benoît. Ces témoignages directs donnent une dimension que les reportages télévisés ne peuvent pas toujours transmettre.
L’épuisement mental s’installe
Depuis le début de la guerre, Benoît perçoit une évolution. « Là, on sent que c’est de plus en plus difficile. » Le froid intense de cet hiver, les bombardements systématiques des infrastructures électriques, gazières, les installations d’eau… Tout cela pèse lourdement. « Au niveau mental, ça s’est plombé », constate-t-il avec gravité.
La résilience a ses limites. On peut tenir des semaines, des mois, mais trois ans ? Trois ans de guerre, de privations, d’alertes, de pertes ? Le moral s’effrite, même chez les plus solides.
Pourquoi Nantes se mobilise ?
Qu’est-ce qui pousse une ville de l’Ouest français à maintenir cet engagement vers un pays situé à 3000 kilomètres ? La réponse tient en partie aux chantiers de l’Atlantique. Le bassin de Saint-Nazaire emploie de nombreux Ukrainiens. Quand la guerre a éclaté, beaucoup ont fui vers l’Ouest, rejoignant ces zones où ils avaient déjà des attaches professionnelles.
Mais l’étincelle initiale vient de trois femmes ukrainiennes qui ont fondé l’association dès les premiers jours du conflit. Elles avaient des contacts directs avec les militaires, les hôpitaux. Elles connaissaient les besoins. « On a répondu aux besoins sur place », résume Benoît. Saint-Nazaire a accueilli davantage de familles que Nantes, mais les deux villes participent activement à l’effort de solidarité.
Des bénévoles qui paient de leur poche
L’association ne vit que sur les dons. Pas de subventions régulières, pas de budget garanti. Chaque euro compte pour acheter les compléments alimentaires ou les équipements spécifiques nécessaires sur place. Et les quatre chauffeurs qui partent samedi ? Ils mettent aussi la main à la poche pour couvrir une partie des frais.
Sont-ils formés pour affronter ce qu’ils vont voir ? « À chaque voyage, on fait un retour aux bénévoles, on se réunit, on discute du convoi », explique le président. Lors du dernier convoi de septembre, deux personnes découvraient l’Ukraine. Elles en sont revenues « beaucoup plus fortes », dit-il. L’architecture, l’histoire, mais surtout l’humain : tout marque profondément ces voyageurs d’un genre particulier.
Comment aider ?
Pour ceux qui souhaitent soutenir cette initiative, plusieurs options existent. Le site internet de l’association détaille tous les convois et publie régulièrement des informations. La page Facebook reste très active, permettant de suivre en temps réel les déplacements et les distributions. Des liens permettent de faire des dons via PayPal ou Lydia.
Et comme toujours, chaque donateur reçoit un retour. Des photos, des vidéos montrant concrètement l’utilisation de sa contribution. Cette transparence crée une relation de confiance, essentielle pour maintenir la mobilisation dans la durée.
Une guerre qui continue, loin des regards
Pendant que les pourparlers entre l’Ukraine, la Russie et les États-Unis stagnent, pendant que l’actualité internationale se concentre ailleurs, la guerre continue. Elle continue dans le froid, dans les privations, dans l’angoisse quotidienne. Elle continue pour ces millions d’Ukrainiens qui tentent de survivre, de maintenir une vie normale dans des conditions anormales.
Ces quinze convois nantais ne changeront pas le cours de l’histoire. Ils ne mettront pas fin au conflit. Mais ils apportent quelque chose d’inestimable : la preuve qu’on ne les oublie pas. Que des gens, à 3000 kilomètres, continuent de penser à eux, de se mobiliser, de sacrifier leur temps et leur argent.