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Grève des médecins : "Casser le thermomètre ne va pas arranger la fièvre" avec Fabienne Yvon, présidente de MG France et médecin généraliste à Orvault Radio Fidélité
Les cabinets médicaux fermés, les blocs opératoires à l’arrêt. Depuis le 5 janvier, les médecins libéraux de France mènent un mouvement de grève qualifié de « sans précédent ». En Loire-Atlantique, Fabienne Yvon, présidente de MG France et médecin généraliste à Orvault, a accepté de nous expliquer pourquoi elle a décidé de fermer son cabinet jusqu’au 15 janvier.
C’est un chiffre qui frappe : 420% de grévistes dès le premier jour en Loire-Atlantique. Sur l’ensemble du territoire, près de 140 médecins ont déclaré leur intention de faire grève via une plateforme nationale. Un mouvement massif, porté par l’ensemble des syndicats médicaux. Pourtant, Fabienne Yvon n’a pas pris cette décision à la légère.
« J’ai commencé par une grève partielle le lundi », confie-t-elle. « J’avais honoré les rendez-vous déjà prévus, mais je ne faisais pas les consultations d’urgence, les soins non programmés qu’on fait tous les jours. » Son secrétariat affichait un répondeur explicite : grève en cours, patients informés. Une démarche réfléchie, presque chirurgicale, pour une profession habituellement dévouée corps et âme à ses patients.
Le timing ? Catastrophique. En plein pic d’épidémie de grippe, alors que les urgences saturent déjà. Mais pour les médecins, c’est maintenant ou jamais.
Dans le viseur des praticiens : le projet de loi de financement de la sécurité sociale. « Ce que nous dénonçons, c’est un tournant autoritaire dans la conduite des politiques de santé », martèle Fabienne Yvon. Les mots sont forts, pesés, assumés.
La confiance qui prévalait dans le dialogue conventionnel entre médecins et assurance maladie ? Remplacée par la contrainte. Des objectifs chiffrés. Des méthodes visant des sanctions. « On nous punit comme des enfants », résume-t-elle avec une pointe d’amertume dans la voix.
Le point noir absolu ? Ce fameux article sur la mise sous objectif des prescriptions d’arrêts de travail, actuellement en discussion au Parlement dans le cadre du projet de loi sur la fraude fiscale et sociale. Pour les médecins, c’est la ligne rouge à ne pas franchir.
Imaginez la scène. Un patient arrive dans votre cabinet, épuisé, au bout du rouleau. Il a besoin d’un arrêt de travail. Mais voilà, vous avez dépassé votre quota mensuel. Que faites-vous ?
C’est exactement ce scénario cauchemardesque que redoutent les médecins. « Si un médecin est ciblé comme sur-prescripteur, on lui demanderait de baisser de 20 à 30% ses arrêts maladie », explique Fabienne Yvon. « À un moment donné, le quota fera qu’il ne pourra pas en prescrire plus. Sinon, il s’exposera à des amendes pouvant aller jusqu’à 10 000 euros. »
Dix mille euros pour avoir fait son travail. Pour avoir pris soin d’un patient.
« Cela remet en question notre code de déontologie et notre éthique professionnelle », insiste-t-elle. Une médecine de quota, une médecine comptable. Est-ce vraiment ce qu’on veut pour notre système de santé ?
Mais alors, cette fameuse augmentation de 30% du coût des arrêts maladie ? Fabienne Yvon balaie l’argument d’un revers de main, chiffres à l’appui.
« C’est faux. Ce n’est pas le nombre d’arrêts qui a augmenté, c’est le volume financier global des indemnités journalières. » Nuance. La différence ? Capitale. Cette augmentation s’explique par trois facteurs : l’augmentation des salaires (des salaires plus élevés génèrent des indemnités plus conséquentes), la réduction du chômage, et surtout – c’est là que ça devient intéressant – la dégradation des conditions de travail.
« Nous voyons arriver des patients cassés par le travail », témoigne-t-elle. « Des ouvriers, des femmes de ménage avec des troubles musculo-squelettiques. Mais aussi, et c’est plus vrai depuis la crise Covid, de nombreux cadres, des professions supérieures qui font des burnouts. »
Des techniques de management toxiques. Du harcèlement au travail. Des gens qui s’effondrent littéralement dans les cabinets médicaux. « Parfois, l’arrêt de travail est le seul moyen d’éviter un passage à l’acte suicidaire », confie-t-elle avec gravité.
L’image est parlante. « Avant de taper sur le thermomètre, il faudrait s’occuper des causes de la fièvre », lance Fabienne Yvon. « Casser le thermomètre ne va pas arranger la fièvre. »
Sa proposition ? Regarder du côté des entreprises, analyser la sinistralité. « Entre deux entreprises de même taille, même structure, même type, si l’une a deux fois plus d’arrêts, ce n’est pas un hasard. Il y a un problème qu’il faut traiter. »
Le raisonnement tient la route. Plutôt que de sanctionner les médecins qui prescrivent des arrêts, pourquoi ne pas s’attaquer aux racines du mal ? Aux conditions de travail dégradées, aux organisations toxiques, au stress chronique qui gangrène certains secteurs ?
Mercredi dernier, Stéphanie Rist, ministre de la Santé, a adressé une lettre aux médecins pour tenter de renouer le dialogue. Elle y indique que les mesures controversées ne seraient pas nécessairement appliquées par son gouvernement.
Pas nécessairement. Le conditionnel qui tue.
« Ça ne veut pas dire qu’elles ne seront pas appliquées par un autre gouvernement ou validé par un autre ministre de la Santé », rétorque Fabienne Yvon. « Je vous rappelle qu’on en est au 11ème ministre de la Santé. » Onze ministres. Le chiffre donne le vertige et illustre l’instabilité chronique de ce portefeuille.
« Renouer le dialogue, c’est bien. Des actes, c’est mieux. » Ce que veulent les médecins ? Simple : la suppression pure et simple de cet article sur la mise sous objectif obligatoire.
Vingt mille patients sans médecin traitant rien qu’au quartier de Beaulieu, à Nantes. Le chiffre fait froid dans le dos. Alors, pourquoi ne pas encadrer l’installation des médecins, les obliger à s’installer dans les zones sous-dotées ?
« Ça aurait du sens si on était en surnombre », répond Fabienne Yvon. « Mais on est en pénurie. C’est déshabiller Pierre pour habiller Paul. »
Les chiffres qu’elle avance sont édifiants. Sur environ 90 000 médecins généralistes en France, seulement 40 000 à 44 000 sont médecins traitants. Moins de la moitié ! Où sont passés les autres ? Ils travaillent en Ehpad, dans des centres de soins non programmés, sur des plateformes de téléconsultation, en milieu hospitalier. Autant de façons d’exercer la médecine générale sans prendre en charge cette population âgée, chronique et complexe qui nécessite un suivi régulier.
« La médecine générale traitante qui prend en charge les patients les plus difficiles, là on est vraiment en sous-effectif », insiste-t-elle. Sur la métropole nantaise, 10,8% des patients n’ont pas de médecin traitant. La moyenne nationale. Pas de quoi se réjouir, mais pas de quoi dramatiser non plus : 89,2% en ont un.
Ces mesures punitives vont-elles décourager les jeunes médecins ? La question mérite d’être posée.
« Si j’étais un jeune médecin, je me dirais clairement que la médecine générale traitante, ce n’est pas pour moi », reconnaît Fabienne Yvon. Quand votre métier devient de plus en plus complexe, pénalisé, quand on vous demande une maîtrise comptable chiffrée de la santé, pourquoi choisir cette voie ?
MG France lance des alertes depuis plus de 20 ans sur la pénurie qui allait arriver. « Le mur qu’on allait se prendre ? Là, on est dedans. Et on a tendance à accélérer plutôt qu’à contourner. »
La quatrième année de médecine n’est toujours pas finalisée. Les jeunes médecins arrivent sans perspective d’avenir serein. L’attractivité du métier ? Au plus bas. Et ces nouvelles mesures ne vont certainement pas arranger les choses.
Dix jours de grève, c’est long. Certains patients n’auront peut-être plus accès à leurs médecins. Le risque est réel, mais Fabienne Yvon se veut rassurante.
« Ils ont toujours accès à des soins quand c’est urgent. » Le 15, la régulation libérale au 1107, les maisons médicales de garde le soir. Et surtout, les médecins grévistes sont réquisitionnés par le préfet dans tous les départements.
« Pendant ma grève, je regardais les bilans sanguins, je rappelais les patients les plus fragiles, je prenais des nouvelles de ceux qui ont besoin de soins réguliers. » L’éthique professionnelle ne s’arrête pas aux portes du mouvement social.
Et puis, il y a cet argument massue : « Si nous ne menons pas ce mouvement, ce ne sera pas 10 jours sans médecin dans les cabinets. Ce sera toute l’année. »
Entre éthique professionnelle et contraintes comptables, les médecins libéraux défendent leur indépendance et, au-delà, la qualité des soins pour tous – quitte à fermer temporairement leurs cabinets pour mieux les rouvrir demain.