Quand un Parisien pose sa caméra dans le Perche
Hervé Le Roc n’avait rien d’un expert en agriculture. Réalisateur de fiction, habitué des codes de la comédie, il a pourtant choisi de troquer ses scénarios millimétrés contre une aventure où personne ne connaît la fin. « Je suis arrivé il y a 20 ans dans cette région et ça fait 10 ans que c’est devenu ma résidence principale, » raconte-t-il avec cette simplicité qui traverse tout son film. Au sortir du Covid, une envie le titille : rester un an aux côtés de ses voisins agriculteurs. Pas pour dénoncer. Pas pour idéaliser. Juste pour montrer.
Le principe ? Une démarche candide, presque naïve. « Je vous accompagne et puis on va voir ce qui se passe. Vous m’appelez quand vous voulez. » Voilà comment tout a commencé. Pas de casting sophistiqué, pas de recherche d’aspérités dramatiques. Juste trois familles d’éleveurs situées à quatre kilomètres de chez lui et une confiance mutuelle établie dès le départ.
420 jours pour comprendre l’essentiel
420 jours de tournage. Ça paraît énorme, non ? Et pourtant, Hervé Le Roc parle de cette année comme d’un plaisir pur. « Il y a eu zéro contrainte, ça a été vraiment très agréable. » Dans un monde où tout s’accélère, où les reportages cherchent souvent le sensationnel, cette lenteur assumée détonne.
Ce qui ressort de cette immersion ? Une évidence lumineuse : l’humanité est le socle de tout. Dans l’agriculture encore plus qu’ailleurs. « Ce sont des métiers de passion, des métiers de labeur. S’il n’y a pas cette humanité à travers le labeur et la passion, ça devient des métiers de souffrance, » explique le réalisateur. Mais attention, les familles qu’il a filmées ne sont pas dans la souffrance. Elles sont dans une dynamique forte, résiliente, tournée vers l’avenir.
Le naturel comme seul scénario
Hervé Le Roc insiste là-dessus : il n’a rien inventé. Pas de mise en scène, pas de direction d’acteurs. Sa voix n’apparaît qu’en début et fin de film, juste pour expliquer sa démarche. Le reste du temps ? Ce sont les agriculteurs qui parlent, qui expliquent, qui vivent devant la caméra. « Ce sont eux les spécialistes, pas moi. »
Et c’est justement cette absence de filtre qui rend le documentaire si puissant. On découvre des personnalités attachantes, des archétypes même, mais pas des caricatures. Des hommes et des femmes qui veulent transmettre à leurs enfants, qui cherchent à pérenniser leur activité pour le bien commun. Rien de plus, rien de moins.
Entre tradition et modernité : un équilibre fragile
Parlons-en de cette modernité qui bouscule le monde agricole. Méthanisation, panneaux solaires, nouvelles technologies… Le contraste pourrait sembler violent avec l’image traditionnelle qu’on se fait de l’agriculture. Hervé Le Roc y voit plutôt une continuité naturelle. « C’est l’histoire de la vie dans son évolution. La mécanisation il y a un siècle n’existait quasiment pas. Aujourd’hui on parle d’IA. »
Les agriculteurs qu’il a filmés ne sont pas à la pointe de la modernité, mais ils s’y intéressent. Pourquoi ? Parce que ça soulage les contraintes de travail. Parce que le solaire leur offre une indépendance énergétique. Parce que la méthanisation leur permet de travailler en circuit court. « Ils n’ont plus le prix mais ils ont le rendement, alors ils contrebalancent. »
Ces questions complexes sont abordées avec une simplicité désarmante dans le film. Pas de jargon technique incompréhensible, juste des explications posées au moment où les agriculteurs décident de les partager.
Un documentaire qui fait du bien
Alors oui, on pourrait reprocher à « Semer et Récolter » de ne pas montrer la face sombre de l’agriculture. Les crises, les difficultés financières, les mobilisations… Tout ce qui fait habituellement la une. Hervé Le Roc assume complètement ce choix. Ou plutôt, il assume cette réalité qu’il a filmée. « Quand vous partez en vacances et qu’il fait beau les 15 jours, vous ne regrettez pas les nuages. »
Les trois familles qu’il a suivies entre août 2023 et août 2024 n’étaient simplement pas dans la souffrance. Soit elles ont eu la pudeur de ne pas montrer leurs difficultés – ce qu’il ne croit pas – soit elles vivaient vraiment cette période de façon apaisée. « S’il avait plu, j’aurais filmé la pluie. S’il y avait eu des difficultés, j’aurais filmé les difficultés. »
Et les agriculteurs qui voient le film le remercient. « Pour une fois qu’on montre ce qu’on est sans préjugés, sans aller dans les zones d’ombre qui ne sont pas forcément notre quotidien tout le temps. » Cette phrase résume tout. Il existe déjà beaucoup de projets qui mettent en valeur l’agriculture en souffrance. Pourquoi ne pas montrer aussi celle qui fonctionne, celle qui donne de l’espoir ?
Une tournée pour créer du lien
Hervé Le Roc ne se contente pas de livrer son film aux salles de cinéma. Il l’accompagne partout en France, conscient de sa fragilité. « C’est fragile un documentaire, donc je me permets de l’accompagner pendant très longtemps pour le faire exister et surtout pour le transmettre. »
À chaque projection, un agriculteur local se joint au débat. À Nantes, ce sera un éleveur de Loire-Atlantique. Pourquoi cette démarche ? Parce que les agriculteurs sont les mêmes partout, mais leurs façons de vivre l’agriculture diffèrent selon les territoires. « La terre est partout la même, mais les surfaces de culture sont différentes. »
Ces débats ne sont pas organisés en ligne, avec des intervenants qui s’opposent. Non, ils sont circulaires. « Je voulais travailler sur la concorde et pas sur la discorde. » Dans les salles, cette approche fonctionne. Les spectateurs non-agriculteurs peuvent poser leurs questions directement à des gens qui ont les pieds sur terre et la tête à hauteur d’horizon.
Un enrichissement mutuel
Ce projet a changé Hervé Le Roc. Il le reconnaît sans détour. « Quand vous rentrez dans un précarré qui n’est pas le vôtre, soit vous êtes ouvert d’esprit et vous comprenez une réalité qui vous échappait, soit vous avez l’esprit fermé. »
Lui a choisi l’ouverture. Il a découvert des choses qu’il ne soupçonnait pas. Il a compris des réalités qui lui échappaient. Et surtout, il a saisi quelque chose d’essentiel : « Notre réalité est imparfaite. Je suis imparfait. Je ne connais pas de société parfaite. Mais j’ai la sensation que toutes nos imperfections, quand elles sont mises en commun, nous permettent simplement de les réduire. »
Cette philosophie traverse tout le documentaire. On ne peut pas opposer une imperfection à une autre. On ne peut pas demander à quelqu’un d’être parfait si nous-mêmes ne le sommes pas. C’est par l’humanité qu’on grandit ensemble, pas par le reproche ou l’inhumanité.
L’aventure du documentaire
Pour ce réalisateur habitué à la fiction, l’expérience a été libératrice. « C’est mon premier documentaire au cinéma et ça m’a fait du bien de ne pas travailler sur un scénario préétabli. » Fini les égos qui s’entrechoquent, les actes qui doivent être rentables ou commerciaux. Il est parti de rien, s’est laissé porter par le réel.
Le résultat ? Un vrai partage. Quelque chose d’authentique qui résonne bien au-delà du monde agricole. Parce qu’au fond, « Semer et Récolter » ne parle pas que d’agriculture. Le film parle de transmission, de passion, de résilience. Il parle d’humanité tout court.
Rendez-vous au Concorde
La projection nantaise aura lieu le mardi 9 décembre à 20h30 au cinéma Le Concorde. Hervé Le Roc sera présent pour échanger avec le public, accompagné d’un agriculteur de Loire-Atlantique. Une occasion rare de prolonger l’expérience du film, de poser ses questions, de comprendre un peu mieux ce monde qui nous nourrit tous les jours.
Parce que c’est peut-être ça, finalement, le message central du documentaire : arrêter de parler sur les agriculteurs pour enfin parler avec eux. Les écouter vraiment. Comprendre leurs choix, leurs contraintes, leurs joies aussi. Sans préjugés, sans idées préconçues.