SIA 2026

Matinale du 24/02 : Un salon sans ses stars, mais pas sans âme

today24 février 2026 3

Arrière-plan
share close

Difficile d’imaginer le Salon de l’agriculture sans ses bovins. Et pourtant. Cette année, la dermatose nodulaire a imposé l’impensable : aucune vache, aucun taureau dans les allées du parc des expositions. Une décision sanitaire qui fait grincer des dents, mais que beaucoup d’éleveurs comprennent. « À force de déplacer les troupeaux partout en Europe, les insectes ont suivi, » explique le père Arnaud Favard, délégué de la Mission rurale pour la Conférence des évêques de France. « La prudence s’impose désormais. »

Malgré cette absence symbolique, près de 600 000 visiteurs sont attendus cette semaine. Un chiffre légèrement en baisse, certes, mais qui témoigne de l’attachement profond des Français à leur agriculture. Parce qu’au fond, ce salon n’est pas qu’une vitrine. C’est un miroir tendu à notre société, un moment où l’on se souvient – parfois avec un pincement au cœur – que notre pain quotidien dépend de femmes et d’hommes qui travaillent la terre.

La colère qui gronde, même devant les stands de nougat

Le week-end d’ouverture a connu son lot de tensions. Dimanche soir, une violente rixe a éclaté devant un stand de nougat. Oui, vous avez bien lu : du nougat. Des visiteurs auraient craché sur la marchandise, provoquant une bagarre impliquant couteaux et planchettes en bois. Quinze personnes interpellées, dont deux employés du stand. Un gendarme hors service, venu spontanément s’interposer, a été blessé.

L’incident, qualifié « d’isolé » par les organisateurs, révèle pourtant quelque chose de plus profond. Une tension palpable, un climat social tendu qui déborde parfois là où on ne l’attend pas. Le salon a rouvert normalement, mais l’épisode rappelle que derrière les sourires et les dégustations, il y a aussi des frustrations, des incompréhensions.

Quand l’Église tend la main aux agriculteurs

Face à cette crise qui n’en finit pas, la Conférence des évêques de France a publié ce week-end une lettre forte, appelant au dialogue entre la société et le monde agricole. « Nous déplorons les jugements hâtifs d’une société majoritairement métropolisée, » peut-on y lire. Une prise de position qui n’a rien d’anodin.

Le père Arnaud Favard, rencontré en direct du salon, insiste sur cette nécessité de « rétablir le dialogue ». « Les agriculteurs disent qu’ils n’ont pas l’impression d’être compris, écoutés. Nous sommes au plus près du vivant, nous cultivons, nous essayons de prendre soin de la terre. Et en définitive, quand les gens achètent sur les marchés, c’est trop cher, donc ils se fournissent ailleurs. »

Le fossé s’est creusé, c’est indéniable. Entre une France urbaine qui consomme sans toujours mesurer les contraintes de production, et une France rurale qui se sent invisible, incomprise. « Ils ont besoin de reconnaissance, » martèle le père Favard. « Ils ont l’impression d’être devenus les invisibles, alors qu’ils sont un pilier de la chaîne alimentaire. »

L’or blanc de Guérande s’invite à Paris

Au milieu des stands, une équipe venue de Guérande attire l’attention. Arnaud Canius, guide naturaliste chez Le Guérandais, est venu présenter le sel produit dans les marais salants bretons. Un produit ancestral, récolté selon des méthodes qui n’ont pas changé depuis le Ve siècle.

« On veut montrer que notre produit, la façon dont on le récolte, c’est comme ça ici et pas autrement, pas ailleurs non plus, » explique-t-il avec une fierté palpable. Car derrière ce sel gris ou cette fleur de sel si prisée des chefs, il y a un savoir-faire protégé par une IGP, une école de formation créée en 1978, et surtout des paludiers qui travaillent à l’année.

Contrairement aux idées reçues, être paludier n’est pas un métier saisonnier. « La récolte se fait de juin à septembre, c’est vrai. Mais le reste du temps, il faut tout préparer, tout remettre en état. C’est comme un vigneron : les vendanges durent quelques semaines, mais le travail est permanent. »

Des caramels de Guérande qui font le voyage

Autre belle histoire guérandaise : celle de Jean-Charles Vigoureux, crêpier passionné qui a installé son stand de caramels au salon. Une recette inspirée de sa grand-mère, perfectionnée au fil des années. Pour lui, c’est une première à Paris. « Je suis resté dedans les chiffres parce que ça reste un coût. Quatre heures trente de voiture, le personnel, le logement, tout ça reste assez coûteux. »

Mais Jean-Charles garde le sourire. Son objectif ? Se faire connaître auprès des particuliers et des professionnels. « En tout cas, moi je reste assez positif pour l’instant par ce démarrage du Salon de l’agriculture. Maintenant, j’attends de voir la suite. »

C’est ça aussi, le salon : des artisans qui prennent des risques, investissent, espèrent. Des petits producteurs qui côtoient les grands groupes, tous réunis sous le même toit pour défendre leur passion.

Ce que disent les visiteurs

Entre deux dégustations, les visiteurs se pressent dans les allées. Certains viennent pour la première fois, comme ce couple de septuagénaires normands : « J’ai 77 ans, c’est un vieux rêve. Il y a longtemps qu’on s’était dit qu’on y irait quand même. » D’autres découvrent avec surprise la diversité des productions françaises : « Je m’attendais pas à ce qu’il y ait tant de chevaux en France, c’était très beau. »

L’absence des vaches se fait remarquer, évidemment. « On ne vient pas que pour les vaches, hein. On vient pour découvrir de nouvelles cultures, des produits, voilà, des nouveaux produits, » nuance une visiteuse. Car ce salon reste une immersion dans la richesse du terroir français, une célébration de la diversité agricole.

Les défis d’une agriculture sous tension

Derrière l’ambiance festive, la réalité est moins réjouissante. L’agriculture française fait face à des défis immenses : concurrence internationale, dérèglement climatique, crise de renouvellement des générations. Deux agriculteurs sur trois qui cessent leur activité ne sont pas remplacés. Un chiffre vertigineux.

« Il y a un désir d’agriculture qui existe chez les jeunes, » assure le père Arnaud Favard. « Mais l’accès au foncier n’est pas toujours facile. Aujourd’hui, les parcelles sont immenses, ce sont des capitaux financiers immenses. » Des associations comme Terre de Lien tentent de faciliter cet accès, mais l’effort doit être massif. « Sinon, on va dans le mur. On n’aura plus d’agriculture et on se tournera vers une production qui vient d’autres pays ou de l’autre bout du monde. »

Jeudi prochain, une délégation d’évêques visitera le salon avec trois axes prioritaires : développer le dialogue avec les chambres d’agriculture, encourager la transmission vers les plus jeunes, faciliter l’accès au foncier. Des enjeux vitaux pour l’avenir.

Un salon qui raconte la France

Le Salon de l’agriculture 2025 restera dans les mémoires comme celui de l’absence des bovins. Mais il sera aussi celui de la résilience, de la créativité, de la passion intacte malgré les difficultés. Du sel de Guérande aux caramels artisanaux, des paludiers aux crêpiers reconvertis, ce sont des centaines d’histoires qui se croisent porte de Versailles.

Des histoires de transmission, comme celle de cette école de paludiers créée en 1978 pour sauver un métier en péril. Des histoires d’innovation, comme ces nouvelles gammes de sels aromatisés qui conquièrent l’export. Des histoires de persévérance, comme celle de ces artisans qui parcourent des centaines de kilomètres pour se faire connaître.

« Allez les voir, aller participer, acheter dans les cours de ferme, les visiter à l’occasion des vacances, » encourage le père Favard. « C’est fondamental, c’est un lien. » Un lien qui s’est distendu, qu’il faut retisser patiemment. Entre une société qui consomme et ceux qui produisent. Entre la ville et la campagne. Entre l’assiette et la terre.

Le prix du dialogue

« Ce qui me plaît le plus dans mon métier, c’est l’échange, » confie Arnaud Canius. « Expliquer ce que l’on fait, qui on est, comment on travaille. Montrer qu’aujourd’hui on arrive à faire un produit qui existe depuis très longtemps, toujours de la même façon, et qui n’a aucune volonté de faire évoluer la technologie. »

C’est peut-être là, dans ces échanges simples et directs, que se trouve la solution. Pas dans les grandes déclarations, pas dans les promesses politiques, mais dans ces moments où un paludier explique son métier à un visiteur curieux. Où un agriculteur raconte ses difficultés à un prêtre venu le voir. Où un consommateur prend le temps de lire une étiquette.

Le père Favard insiste : « Combien j’en ai entendu qui disent ‘ah enfin, vous venez nous voir’. Ce n’est pas forcément du fait d’appartenance religieuse, mais c’est vraiment cette reconnaissance d’une dignité. Ils ont l’impression d’être oubliés, d’être devenus les invisibles. »

Le Salon de l’agriculture fermera ses portes le 1er mars prochain, mais les questions qu’il soulève resteront bien après : comment nourrir la France de demain, comment accompagner ceux qui nous nourrissent aujourd’hui, et surtout, comment retisser ce lien vital entre la terre et l’assiette – parce qu’au fond, nous ne mangeons pas ce que les agriculteurs produisent, ce sont les agriculteurs qui produisent ce que nous mangeons.

Écrit par: Simon Marty

Rate it