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L'invité(e) de la matinale

Un dessin de Michel-Ange à 4 millions d'euros dormait dans le vignoble nantais avec Paul-Marie Musnier, commissaire-priseur

micRadio Fidélitétoday22 janvier 2026 18

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    Un dessin de Michel-Ange à 4 millions d'euros dormait dans le vignoble nantais avec Paul-Marie Musnier, commissaire-priseur Radio Fidélité


Quand un dessin de Michel-Ange dort tranquille dans le vignoble nantais

Un cauchemar avant le coup de marteau

 Paul-Marie Musnier dort bien, d’habitude. Mais la nuit précédant cette vente, il fait un cauchemar. Dans son rêve, le lot ne trouve pas preneur à l’estimation basse. Il se réveille en sueur, les doigts croisés. « Je ne crois pas aux rêves prémonitoires, mais là quand même, j’avais peur », confie-t-il avec un sourire qui trahit encore l’émotion.

On le comprend. Quand on s’apprête à vendre un dessin vieux de 500 ans, attribué à un élève de Michel-Ange, l’enjeu dépasse largement le cadre d’une vente ordinaire. C’est le genre de moment qui peut définir une carrière. Ou la hanter.

Commissaire-priseur. Le métier intrigue, souvent confondu avec celui d’huissier ou de commissaire de justice. « Il faut pas confondre », précise Paul-Marie. Son rôle ? Évaluer les biens mobiliers lors de successions, de partages, ou tout simplement quand quelqu’un veut savoir ce qu’il possède vraiment. « On intervient dans pas mal de moments de la vie. Les départs à la retraite, les successions… Et puis tout simplement lorsque les gens ont envie de savoir ce qu’ils ont comme trésor. »

Un trésor. Le mot n’est pas trop fort.

Des photos qui changent tout

Fin juin 2025, un homme pousse la porte du cabinet de Paul-Marie à Nantes. Il apporte des photos de l’intérieur du bureau de son grand-père. Des objets décoratifs, jolis, sans prétention. Et puis, au milieu, ce dessin.

« Un visage assez énigmatique, un jeune homme qui pense, avec ses bouclettes. » Paul-Marie s’arrête sur cette image. Quelque chose cloche. Ou plutôt, quelque chose sonne juste. Trop juste. « Ça fait tout de suite penser à un dessin de la Renaissance, ou peut-être une jolie copie. » La taille est belle. L’intuition aussi.

Il demande à voir l’original. C’est là que l’histoire bascule.

Au dos du dessin, une attribution mentionne Andrea del Sarto, peintre florentin du XVIe siècle. Paul-Marie l’ignore volontairement. Pourquoi cette méfiance ? « Les connaissances en histoire de l’art évoluent. L’iconographie se diffuse de plus en plus. » En clair : ce qui était vrai il y a cinquante ans ne l’est peut-être plus aujourd’hui. Mais l’attribution n’est pas catastrophique non plus. « Il se trompe de quelques dizaines d’années, mais pas grand-chose. »

Suffisant pour sentir qu’on tient quelque chose de sérieux.

Un élève de Michel-Ange, rien que ça

L’expertise est confiée au cabinet Turquin à Paris, référence en la matière. Le verdict tombe : dessin original, préparatoire, rare. Très rare. Il s’agit d’une étude pour la fresque de l’Assomption de la Vierge à la Trinité-des-Monts, cette église perchée sur la colline romaine. L’auteur ? Daniele da Volterra, surnommé « Il Braghettone » – le culottier. Un surnom qu’il doit à sa mission délicate : habiller les nus de la Chapelle Sixtine après que le pape eut jugé l’œuvre de Michel-Ange un brin trop… anatomique.

Le personnage dessiné est celui qui, dans la fresque finale, se tient entre l’architecture terrestre et la Vierge. Un des rares à regarder vers nous, vers le peuple. « C’est vraiment un joli dessin », souffle Paul-Marie avec une retenue qui cache mal l’excitation.

Au dos, un autre petit croquis. Anecdotique, mais révélateur. On découvre aussi des petites roues, traces du « poncif », cette technique de la Renaissance permettant de transférer le dessin sur la fresque. Tout concorde.

« Vous avez tout ce qu’on aime. Le Graal. » Un dessin de la Renaissance, une église à Rome, un élève de Michel-Ange avec une solide réputation. « C’est le top, quoi. »

Le mystère de la maison nantaise

Mais comment diable ce trésor a-t-il atterri dans le vignoble nantais ? La question taraude tout le monde. Paul-Marie, qui a grandi à Montbert, à quelques kilomètres de cette demeure, trouve la coïncidence troublante. « Je suis content. La boucle est un peu bouclée. »

On retrouve une trace du dessin dans un inventaire des années 70. Pas avec la même attribution, évidemment. Pas au même prix non plus. Ensuite ? Le brouillard. « Les aléas des successions, des familles, un achat, un cadeau… On n’a pas vraiment de trace. »

Ce genre de mystère impose une enquête rigoureuse. Première étape : s’assurer que l’œuvre n’a pas été spoliée entre 1933 et 1945. Un certificat est demandé à Londres, auprès d’un organisme spécialisé. Rien à signaler.

Pour le reste, Paul-Marie avance des hypothèses. « Peut-être un retour du grand tour. » Ce voyage initiatique que les aristocrates et grands bourgeois effectuaient au XVIIIe ou XIXe siècle en Italie, pour s’imprégner de la Renaissance et des antiquités. Ils revenaient avec des souvenirs. Des tableaux, des sculptures, des dessins. « Ça a peut-être été acheté chez un antiquaire à Rome fin du XVIIIe siècle. »

Peut-être. Le conditionnel reste de mise. Mais l’histoire tient debout.

Le duel à 3 millions

22 janvier 2026. Hôtel Drouot, Paris. Estimation : entre 400 000 et 500 000 euros. Déjà un joli montant. Mais les enchères vont vite prendre une autre dimension.

Au début, ça démarre lentement. Normal. « Tous les acheteurs ne se dévoilent pas tout de suite. » Deux personnes en salle, quelques-unes au téléphone. Puis, dès qu’on dépasse le million, le peloton se réduit. Il ne reste que deux combattants : un Américain déterminé, un Français en salle qui aurait bien aimé garder le dessin sur le territoire.

Paul-Marie, au marteau, garde son calme. « Il faut garder le tempo, pas être trop rapide. » Une sorte d’autorité bienveillante. Un métronome des enchères. Pas à pas, on grimpe. 1,5 million. 2 millions. 2,5. Les regards se croisent. Les téléphones chauffent.

3 millions d’euros. Adjugé. Plus de 4 millions avec les frais.

Record absolu pour un dessin vendu à Drouot. Record personnel pour Paul-Marie. « Ça va peut-être rester mon record, d’ailleurs. Mais si c’est seulement celui-ci, ça m’ira très bien. »

Un départ vers les États-Unis

Le dessin s’envole donc outre-Atlantique, chez un collectionneur privé. Pas de pincement au cœur ? On aurait pu imaginer qu’un musée français le conserve, le rende accessible au public.

Paul-Marie n’est pas de cet avis. « Si un musée l’avait acheté, il aurait peut-être été seulement étudié dans une de ses réserves. » Pas forcément exposé. Alors qu’un collectionneur privé, lui, va le garder chez lui, le voir tous les jours. « Et si on a besoin un jour de ce dessin pour une exposition, ce genre de collectionneur peut tout à fait le prêter. »

L’œuvre n’est pas perdue. Elle aura sa place dans un livre, peut-être dans une expo. « Les particuliers peuvent tout à fait détenir des biens majeurs de l’histoire de l’art. » À condition, bien sûr, qu’on sache où ils sont et qu’ils acceptent de les partager.

Chez lui, Paul-Marie a fait encadrer un fac-similé. « Je me dis que c’était pas tous les jours… » Il en a fait faire un pour lui, un pour le client. Le sien trône dans l’entrée, pas dans le bureau. « Sinon, on commence à prendre un peu la pression. » Il sourit. « Ce dessin était franchement joli. Ça me fait plaisir d’avoir un petit souvenir. »

Un archéologue des temps modernes

Ce n’est pas le premier trésor que Paul-Marie déniche. Il a déjà trouvé les carnets de Champollion en Vendée, un vase chinois à Nantes. Une sorte d’archéologue des temps modernes, qui fouille les greniers plutôt que les tombeaux.

Combien de trésors dorment encore dans les maisons de Loire-Atlantique ? « Plein, plein, plein. » Il insiste sur le mot. « Des choses dans les greniers… Il y a plein de choses que j’ai trouvées. » Une pyxide du XIIIe siècle – une boîte à hosties. Des dessins d’Odilon Redon, peintre symboliste nantais. « On trouve vraiment de tout. »

La région a été riche. Châteaux, vie aristocratique dense, vie industrielle intense. « Un bon tissu culturel, une histoire de l’art qui permet de faire des belles ventes. »

Si vous avez un petit trésor qui traîne, Paul-Marie se déplace. « Les gens peuvent m’appeler, m’envoyer des photos. Le but, c’est vraiment de rentrer chez eux pour les aider à dénicher ce qu’il y a de plus joli. » Parfois, un détail change tout. Un cadre, une signature, une technique oubliée.


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