Un constat qui dérange
La Fondation de France vient de publier la 15ème édition de son étude sur les solitudes. Le timing ? La Journée mondiale de la solitude. Et les résultats ne laissent aucune place au doute. En trois ans seulement, l’isolement en milieu rural est passé de 11 à 14%. Une progression fulgurante qui frappe notre région de plein fouet.
Yann Destet, délégué général de la Fondation de France dans le Grand Ouest, était l’invité de notre matinale pour décrypter ces chiffres alarmants. Et si on vous disait que souffrir de solitude équivaut à fumer 15 cigarettes par jour ? Les études scientifiques l’affirment. L’isolement tue. Littéralement.
Isolement ou solitude ? Deux réalités distinctes
Attention, il faut distinguer deux notions bien différentes. D’un côté, l’isolement. Quelque chose de mesurable, presque scientifique. On compte le nombre de conversations suivies qu’une personne peut avoir au cours du mois avec ses différents réseaux : la famille, les amis, les voisins, les collègues, les associations. C’est objectif, presque mathématique.
De l’autre, la solitude. Là, on entre dans le ressenti, dans l’intime. On demande aux gens : « Vous sentez-vous seul ? » Et un Français sur quatre répond oui. C’est subjectif, personnel, mais tout aussi réel.
Yann Desdouets préfère voir le verre à moitié plein. « Si on regarde sur les quatre dernières années, l’isolement reste stable à 11%. On arrive à contenir le phénomène. » Certes. Mais stable ne veut pas dire acceptable, n’est-ce pas ?
La campagne se vide, la ville isole
Voilà un paradoxe intéressant. En milieu rural, 14% des personnes sont objectivement isolées, contre 9% en ville. Les contraintes de mobilité, l’éloignement des équipements publics, la distance qui sépare les maisons… Tout ça joue. Dans les campagnes, les gens se retrouvent dans les espaces naturels, mais ça ne suffit pas toujours.
Et en ville alors ? C’est là que le sentiment de solitude frappe le plus fort. Étrange, non ? On pourrait penser qu’avec tous ces bars, ces lieux de sociabilité, cette masse de population, les gens seraient moins seuls. Erreur. « On a du mal à transformer ces relations ponctuelles en relations durables, » explique Yann Desdouets. L’anonymat des métropoles. Croiser des milliers de visages sans jamais revoir les mêmes. Être entouré mais terriblement seul.
Les jeunes, nouvelles victimes
Le Covid a tout chamboulé. En 2020, les chiffres avaient doublé. Heureusement, ils sont redescendus depuis. Mais les jeunes, eux, n’ont jamais vraiment récupéré. Les moins de 30 ans portent encore les cicatrices de cette période. La Fondation de France le constate notamment à travers ses programmes de santé mentale.
Et puis il y a les personnes âgées, évidemment. Elles restent largement touchées. Mais qu’en est-il de tous ces jeunes ultra-connectés ? Mille amis sur les réseaux sociaux, des stories à n’en plus finir, des likes qui pleuvent. Et pourtant…
L’illusion des réseaux sociaux
« Ces liens virtuels ne mènent pas à la durabilité, » souligne Yann Desdouets. On peut avoir 1000 amis en ligne, ça ne remplace pas une vraie conversation autour d’un café. Les échanges restent superficiels, éphémères. Il faut transformer ces liens virtuels en liens réels. Plus facile à dire qu’à faire.
La solitude et l’isolement sont des maladies du quotidien. C’est justement ce qui les rend si difficiles à traiter. Il faut retisser des liens au jour le jour, dans les petits gestes, dans la routine. Et ça, c’est compliqué pour tous les acteurs concernés.
Quand le corps trinque
Les conséquences vont bien au-delà du moral. La santé mentale prend un coup. Les dépressions se multiplient. « Nous sommes des animaux sociaux, » rappelle Yann Destet. On a besoin des autres. C’est inscrit dans notre ADN. Le collectif donne du sens à nos parcours. Sans lui, on dépérit.
Des solutions qui existent
Alors, que faire ? Les associations jouent un rôle pivot. Elles font un travail de fourmi, dans l’ombre, pour aller chercher les invisibles. Prenez l’association Manupartage, accompagnée par la Fondation de France en Pays de la Loire. Elle travaille en Loire-Atlantique et dans la Sarthe, en milieu rural, pour repérer les personnes isolées. Des visites régulières, des liens qui se créent, petit à petit.
Et puis il y a le bénévolat. Un vrai levier de resocialisation. Les personnes qui s’engagent dans une association retrouvent un sens, une utilité, des contacts réguliers. C’est un second palier qu’on peut franchir.
Les réseaux de voisinage comptent aussi. Dire bonjour à son voisin, échanger quelques mots sur la météo ou le bruit dans la rue. Ça peut sembler banal, mais c’est déjà un premier pas. Pour les personnes âgées notamment, ces petites attentions quotidiennes font toute la différence.
Le rôle des pouvoirs publics en question
Mais voilà, les associations font face à une baisse des financements. La philanthropie tente de compenser, même si elle ne peut pas tout. La Fondation de France pousse l’innovation. Elle a par exemple accompagné la création du Living Museum à Nantes, un lieu où des personnes souffrant de troubles psychiques se resociabilisent à travers l’art.
Il faut probablement repenser nos lieux de sociabilité, tant en ville qu’à la campagne. Créer des espaces où les gens peuvent se rencontrer naturellement, sans contrainte. Les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité. La proximité, c’est ce qui manque. Et pour créer de la proximité, il faut des moyens.
Les petits gestes qui changent tout
Comment accompagner une personne qui souffre de solitude ? On a parfois peur de déranger, on manque de temps, on ne sait pas comment s’y prendre. Le conseil de Yann Destet est simple : l’attention à l’autre. Cet altruisme qui fait qu’on remarque quand quelqu’un ne va pas.
Dire bonjour à son voisin âgé. Demander comment ça va. Proposer de faire les courses pour quelqu’un qui a des problèmes de mobilité. Prendre un café en bas de l’immeuble ou chez l’un, chez l’autre. Ces petites attentions du quotidien, ce sont elles qui font la différence.
Ça vaut pour les voisins, mais aussi pour nos amis, notre famille. Être conscient du phénomène, c’est déjà un début. Être attentif, c’est le reste.
Un enjeu de société
L’étude de la Fondation de France a le mérite de mettre des chiffres sur un mal invisible. Mieux connaître ces phénomènes permet de mieux les traiter. Et si les chiffres restent stables depuis quatre ans, c’est peut-être parce qu’on commence à prendre la mesure du problème.
Mais stable ne signifie pas résolu. Une personne sur quatre qui se sent seule dans notre région, c’est énorme. Derrière chaque pourcentage, il y a des histoires, des souffrances, des vies qui se délitent en silence.
Les associations font un travail remarquable, souvent dans l’ombre. Elles méritent d’être soutenues, financées, reconnues. Parce qu’elles sont en première ligne. Parce qu’elles créent ces liens dont notre société a tant besoin.