Un défi pédagogique hors norme
Imaginez un peu la scène. Il est 20 heures, vous vous installez confortablement – en pyjama si le cœur vous en dit – et vous ne ressortirez pas avant 8 heures du matin. Entre-temps? Douze heures d’immersion totale dans la vie d’Eugenio Pacelli, 260ᵉ pape de l’Église catholique, élu en mars 1939, juste avant que le monde ne bascule dans l’horreur.
Eric Picard, agrégé d’histoire et chargé de cours à l’ICES, a lancé ce concept il y a plus de vingt ans. « C’était un pari, un défi que j’avais lancé à des élèves de lycée », raconte-t-il avec une pointe de fierté dans la voix. Le principe? Prouver qu’on peut tenir toute une nuit sur un seul sujet historique. Lui d’un côté, debout à faire cours. Les étudiants de l’autre, à absorber, questionner, débattre.
Mais attention, on ne parle pas d’un colloque de nuit où tout le monde piquerait du nez au bout d’une heure. « Un colloque de jour, c’est déjà parfois pénible. Alors de nuit, on va s’endormir », reconnaît Eric Picard avec franchise. Pour éviter ça? De l’ambiance, de l’animation, des pauses café toutes les deux heures et même des pièces de théâtre.
Churchill, Soljenitsyne… et maintenant Pie XII
C’est la sixième édition de cette nuit de l’histoire. Après Churchill, Soljenitsyne, Charles Péguy ou encore Jean-Paul II, l’ICES s’attaque cette année à un sacré morceau. Pie XII reste probablement l’un des papes les plus clivants de l’histoire moderne. Son nom seul suffit à déclencher des passions contradictoires.
Pourquoi ce choix? « Il nous a semblé que ces controverses autour de Pie XII méritent explications », explique Eric Picard. Le débat s’est d’ailleurs relancé depuis 2020, quand le Vatican a ouvert ses archives. Deux millions de documents mis à disposition des historiens. De quoi alimenter les recherches pour des décennies.
Pour cette nuit marathon, l’ICES a sorti l’artillerie lourde. Au programme, deux pointures du domaine. D’abord Frédéric Lemaître, universitaire français qui a publié en 2024 une biographie remarquée : « Pie XII, le pape face au mal ». Et surtout Johan Ickx, un Flamand qui dirige les archives historiques de la secrétairerie d’État du Saint-Siège. C’est lui qui a mis en ordre ces fameux deux millions de documents. Autant dire qu’on tient là quelqu’un qui connaît le sujet sur le bout des doigts.
Le silence qui fait tant parler
Revenons à l’essentiel. Que reproche-t-on exactement à Pie XII? Son silence face à la Shoah. Cette question va occuper une bonne partie de la nuit, de minuit à 4 heures du matin précisément. « Frontalement », promet Eric Picard.
Le contexte compte énormément. Eugenio Pacelli devient pape en mars 1939. La Seconde Guerre mondiale éclate quelques mois plus tard. Pendant près de vingt ans de pontificat, jusqu’à sa mort en 1958, il navigue dans des eaux terriblement troubles. Les Allemands veulent l’entraîner dans une croisade contre le communisme. Il refuse. Les Alliés anglo-saxons veulent l’embarquer dans une croisade contre le nazisme. Il maintient sa neutralité.
Résultat? Tout le monde lui en veut. Les Français le traitent de « pape boche » pendant la Première Guerre mondiale, alors qu’il n’est encore que diplomate. Les Allemands le considèrent pro-français. Plus tard, certains l’accuseront d’être trop mou avec les nazis, d’autres de ne pas en faire assez contre les communistes.
« Peut-être n’a-t-il pas assez parlé », concède Eric Picard. Mais voilà le dilemme qui hantait Pie XII : « Si je parle, je vais peut-être faire plus de mal. » Cette angoisse, cette obsession même, mérite qu’on s’y arrête. Dans quelle mesure un silence peut-il être un acte de prudence plutôt que de lâcheté? C’est toute la question.
Un pape bien plus complexe
Réduire Pie XII à la seule question de la Shoah serait passer à côté d’une partie importante de son pontificat. Eric Picard insiste sur ce point : « Ne restons pas obsédés par cette question de la Seconde Guerre mondiale. »
La nuit abordera donc « un autre Pie XII ». Le pape et le sport, les sciences, l’Europe, et même… la Vendée. Des étudiants présenteront des travaux sur les films consacrés à Pie XII, sur sa relation aux médias. On lira des extraits de tracts de la Rose Blanche, ce groupe de résistance allemand au nazisme.
Car Pie XII était aussi un précurseur du concile Vatican II en matière de liturgie et de théologie. C’est d’ailleurs le pape le plus cité dans les textes de ce concile. Son enseignement, ses encycliques, son apport moral : autant de dimensions qui seront explorées au fil de la nuit.
Une pédagogie de l’endurance
Ce qui fascine Eric Picard dans ce concept, c’est moins le contenu lui-même que ce qu’il révèle chez les participants. « Ce qui me plaît le plus, c’est le sourire des élèves au petit matin qui ont tenu toute la nuit et qui sont contents d’eux et fiers d’eux. »
Plusieurs étudiants lui ont confié que grâce à cette nuit, ils avaient compris qu’ils pouvaient être beaucoup plus concentrés dans la durée qu’ils ne le pensaient. Repousser ses limites, voilà l’enjeu caché de l’exercice. « D’habitude, les élèves disent : au bout de vingt minutes, on attend sur des croches ou monsieur, il nous faut une récréation. »
Bon, rassurez-vous, il y aura des récréations. Et du café. Beaucoup de café. Du thé aussi, des boissons fraîches, des jus de fruits. Vers minuit, une pause « substantielle » permettra de se restaurer. À 8 heures du matin, un petit-déjeuner italien clôturera la nuit. D’ailleurs, tous les mets servis seront italiens, histoire de rester dans la couleur locale. Quand ils ont fait Soljenitsyne, ils ont mangé russe. Pour Jean-Paul II, c’était polonais. La cohérence jusque dans l’assiette.
Des questions plus que des réponses
Alors, que rapportera-t-on chez soi après douze heures d’immersion? Une vérité définitive sur Pie XII? Pas vraiment. « Ils vont avoir des connaissances, mais ils vont aussi avoir, je l’espère, une grande prudence par rapport aux polémiques », explique Eric Picard.
Cette prudence, c’est peut-être l’outil le plus précieux aujourd’hui. Avant de juger, travaillons. Avant de trancher, nuançons. Qui savait quoi à l’époque? Que sait-on aujourd’hui vraiment? Ces questions méritent qu’on s’y attarde sans céder aux raccourcis faciles.
« Soyons prudents, soyons humbles, ce qui est d’ailleurs parfaitement la méthode historique », souligne l’historien. Chacun conservera son opinion sur Pie XII, évidemment. Mais cette opinion sera nourrie de connaissances. Elle pourra même changer. C’est à chacun de faire son chemin de conscience.
Une résonance avec notre époque
Le 15 août dernier à Castel Gandolfo, le pape Léon XIV citait Pie XII pour invoquer la paix dans le monde. Des mots qui résonnent particulièrement alors que la guerre fait rage à Gaza et en Ukraine. Comment comprendre cette citation dans le contexte actuel, alors que Pie XII reste critiqué pour son silence?
La question de la paix traverse tout le XXᵉ siècle. En 1914-1918, la papauté lance des initiatives de paix qui échouent toutes. Entre les deux guerres, on demande au pape d’entrer dans des logiques partisanes. Tous les efforts de paix sont ruinés par les passions idéologiques.
Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale, même chose. Les pressions sont énormes de tous côtés. Pendant l’été, le pape Léon XIV a rendu hommage à Pie XII pour « son attitude courageuse pendant la Seconde Guerre mondiale ». Un hommage qui ne fait qu’alimenter le débat.
Pratique : comment participer?
L’événement se tiendra les jeudi 22 et vendredi 23 janvier à l’Institut catholique de Vendée. De 20 heures à 8 heures du matin, sans interruption. L’entrée coûte 5 euros pour le public extérieur, elle est gratuite pour les étudiants de l’ICES. Inscription obligatoire sur le site de l’institut.
Et oui, vous pouvez venir en pyjama. Avec votre doudou si ça vous chante. Les adultes « sérieux et responsables » préféreront peut-être une tenue plus conventionnelle, mais l’essentiel est ailleurs. Chaque année, des gens viennent de Nantes pour passer la nuit à La Roche-sur-Yon. L’événement est ouvert à tous les Vendéens, et même au-delà.