Quand les chiffres parlent plus fort que les discours
1000 fiches de signalement depuis septembre. Vous avez bien lu : mille. Et parmi elles, 420 évoquent directement une souffrance au travail. Ces chiffres, froids sur le papier, racontent une réalité brûlante dans les écoles du département. « La situation se dégrade d’année en année », confie Annabelle Catoni, co-secrétaire départementale de la FSU SNUIPP, venue témoigner de ce malaise grandissant.
Et ce n’est pas fini. Pour la rentrée prochaine, 271 postes d’enseignants sont menacés. Oui, menacés. Dans un département où les besoins ne diminuent pas, où la complexité des situations s’intensifie. La carte scolaire ? Repoussée au 30 mars, en pleine période électorale. Un hasard de calendrier, vraiment ?
Une baisse démographique qui aurait pu tout changer
Voilà le paradoxe qui rend la pilule encore plus amère. Il y a moins d’élèves dans le département, c’est un fait. Une baisse démographique réelle, reconnue. Et alors que cette situation aurait pu – aurait dû – permettre de réduire les effectifs par classe, d’offrir enfin des conditions d’apprentissage décentes, le gouvernement fait le choix inverse.
« On appelait justement à se saisir de cette baisse pour baisser les effectifs dans les classes », explique Annabel Catonni. Passer de 24-25 élèves à 18-19, ça change tout. Pour les profs qui peuvent enfin respirer, individualiser leur approche. Pour les gamins qui ne sont plus noyés dans la masse. Mais non. Le budget voté joue exactement en défaveur de cette logique.
42 postes en moins pour le 44. Combien de classes fermées ? Combien d’élèves entassés ? La question reste en suspens, mais l’inquiétude, elle, est bien présente.
Les AESH, ces oubliés de la République
Si vous ne connaissez pas les AESH – les Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap – vous devriez. Ce sont eux qui permettent à des milliers d’enfants de suivre une scolarité normale. Enfin, normale… quand ils sont là. Car le métier n’attire pas. Pourquoi ? Une précarité « ignoble », pour reprendre les mots d’Annabel Catonni.
Le Sénat vient de refuser, encore une fois, de leur accorder le statut de fonctionnaire catégorie B. Résultat direct : 42 000 élèves se retrouvent sans accompagnement. Quarante-deux mille. Des gamins avec des notifications d’aide de 6, 7, 8 heures par semaine qui n’en reçoivent finalement qu’une ou deux. « Ça n’a quasi plus de sens », soupire la syndicaliste.
L’école inclusive ? Un beau concept sur le papier. Dans les faits, sans moyens, c’est de la souffrance. Pour les élèves concernés. Pour leurs familles qui se battent contre des moulins à vent administratifs. Pour les enseignants qui doivent gérer des situations impossibles sans formation ni soutien.
Ce cercle vicieux qui broie les personnels
Les élèves vont mal. Les profs aussi. Et entre les deux, un système qui s’effrite. Les signalements se multiplient : situations de violence, classes ingérables, élèves notifiés mais pas suivis, élèves pas notifiés mais qui auraient besoin d’aide. L’administration ? Elle ne propose « pas grand-chose, voire rien du tout ».
Les professeurs des écoles s’investissent, c’est leur nature. « C’est compliqué de lâcher sa classe, c’est compliqué de faire grève », reconnaît Annabelle Catoni. Mais à quel prix ? L’épuisement guette. Cette mobilisation du 4 février, c’est aussi un cri d’alerte pour eux-mêmes, pour leurs collègues qui tiennent encore mais qui sentent le sol se dérober sous leurs pieds.
Et ce n’est pas qu’une question de premier degré. Les AED – ces assistants d’éducation qui font tourner la vie scolaire – sont logés à la même enseigne. Précarité, contrats courts, salaires ridicules. « Quand ces personnels arrêtent de travailler, l’école ne fonctionne plus », martèle la syndicaliste. Une vérité que personne ne peut nier.
La lettre du ministre et la réalité du terrain
Il y a quelques jours, les enseignants ont reçu une lettre du ministre de l’Éducation nationale. Une lettre qui les qualifie de « hussards de l’Éducation », qui souligne combien leur travail est « essentiel ». De belles paroles, vraiment. Sauf que dans les écoles, au quotidien, ces mots sonnent creux.
« Concrètement, dans les faits, ça n’existe pas », tranche Annabelle Catoni. Les conditions de travail ne s’améliorent pas. Les stages de formation ? Supprimés à la pelle. Le soutien de la hiérarchie ? Aux abonnés absents. Les parents d’élèves, eux, ne sont pas dupes. La FCPE, avec qui les syndicats sont en contact, constate aussi que « ça ne marche pas ».
Ce sentiment d’abandon de l’État n’est pas qu’une perception syndicale. C’est une réalité partagée par toute une communauté éducative qui se sent lâchée, méprisée même.
Mars, le mois de tous les dangers ?
Cette mobilisation du 4 février n’est qu’un début. Un « premier avertissement », précise la co-secrétaire départementale. En mars, une semaine entière de mobilisation se prépare, centrée sur la précarité dans la fonction publique et particulièrement dans l’Éducation nationale.
Grèves, actions diverses, réunions d’information syndicales, mobilisations avec les parents d’élèves… Le programme se construit. FSU, Sud Éducation et CGT Éduc multiplient les tournées dans les écoles et établissements pour sensibiliser les collègues. « Écoutez-nous et regardez nos conditions de travail », c’est le message martelé.
À quoi peuvent s’attendre les familles ? Cantines fermées, cours banalisés ? « Ça dépendra de la façon dont la profession va s’emparer du mouvement », tempère Annabelle Catoni. Mais l’appel à la grève est clair. Et l’urgence aussi.
L’équation impossible
Comment continuer à enseigner correctement quand tout manque ? Comment accompagner des élèves en difficulté quand les moyens disparaissent ? Comment croire aux discours sur l’excellence et l’égalité des chances quand la réalité quotidienne les contredit à chaque instant ?
Ces questions, elles résonnent dans toutes les salles de classe de Loire-Atlantique. Et au-delà. Car si le département est particulièrement touché, le mal est national. Les suppressions de postes se comptent par milliers à l’échelle du pays. La précarité des personnels n’est pas une spécificité locale.
Ce qui se joue devant la préfecture de Nantes ce 4 février, c’est un bras de fer entre une vision comptable de l’éducation et une autre vision, celle qui considère qu’investir dans l’école, c’est investir dans l’avenir. Banal ? Peut-être. Mais visiblement pas si évident pour ceux qui tiennent les cordons de la bourse.
Quand le service public craque
L’Éducation nationale n’est pas une entreprise. On ne peut pas la gérer uniquement avec des tableurs Excel et des objectifs de rentabilité. Derrière chaque poste supprimé, il y a des élèves moins bien accompagnés. Derrière chaque classe surchargée, des apprentissages au rabais. Derrière chaque AESH en précarité, un gamin en situation de handicap laissé sur le carreau.
Les personnels ne demandent pas la lune. Juste de pouvoir faire correctement leur métier. Celui pour lequel ils se sont engagés, souvent par vocation. Cette vocation qui les pousse à tenir malgré tout, à venir travailler même quand tout leur dit d’arrêter.
Mais la vocation a ses limites. Et ces limites, beaucoup les atteignent aujourd’hui.