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L'invité(e) de la matinale

Interdiction aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans : "une grande avancée" avec Félix Lebrun, sociologue à l'Université de Nantes

micRadio Fidélitétoday3 février 2026 5

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    Interdiction aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans : "une grande avancée" avec Félix Lebrun, sociologue à l'Université de Nantes Radio Fidélité


Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : révolution ou simple premier pas ?

Quand le pouce devient compulsif

On connaissait le mois sans alcool. Voici maintenant le mois sans scroll. Le Off February débarque avec un objectif simple mais ambitieux : nous faire lâcher nos écrans. Ce geste du pouce qui glisse machinalement sur l’écran, encore et encore, jusqu’à perdre toute notion du temps. Vous voyez de quoi je parle, non ?

Cette initiative internationale tombe à pic. La France s’apprête à devenir le premier pays européen à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Une mesure votée fin janvier qui fait déjà couler beaucoup d’encre. Certains y voient une avancée majeure, d’autres une restriction excessive. Mais qu’en disent vraiment les experts ?

« C’est définitivement une avancée »

Fabien Lebrun ne mâche pas ses mots. Pour ce sociologue de l’université de Nantes, auteur de l’essai On achève bien les enfants, écrans et barbarie numérique, cette loi va clairement dans le bon sens. « Une bonne partie de la société civile l’attend », affirme-t-il au micro de Grégoire Berthaud. Et d’ajouter qu’on pourrait même aller plus loin.

La mesure prévoit non seulement l’interdiction des réseaux sociaux jusqu’à 15 ans, mais aussi celle du téléphone portable au lycée. Un double coup de filet qui vise à protéger les jeunes d’une exposition précoce à des contenus potentiellement nocifs. L’objectif ? Faire en sorte que les moins de 15 ans n’aient plus accès aux plateformes définies comme réseaux sociaux.

Les limites du système

Mais voilà, entre l’intention et la réalité, il y a parfois un fossé. La difficulté est technique, reconnaît Fabien Lebrun. On a vu en Australie que ce type de mesure n’est pas simple à mettre en œuvre. Les plateformes jouent rarement le jeu, et contourner l’interdiction reste assez facile.

Scanner son visage, montrer sa carte d’identité… Ces solutions soulèvent des questions légitimes. Sur X par exemple, il suffirait de prendre en photo l’un de ses parents pour tromper le système. Sans parler de la problématique de l’anonymat sur les réseaux, qui pourrait en prendre un coup.

Les opposants à la loi avancent d’ailleurs cet argument : une telle mesure risquerait d’intensifier la surveillance numérique. Un débat qui mérite qu’on s’y attarde. Mais pour le sociologue, on a trop attendu. « Pendant 20 ans, les pouvoirs publics ont largement laissé faire », déplore-t-il. Résultat : on se retrouve en 2026 avec des plateformes ultra-sophistiquées, conçues pour être addictives, et une loi qui arrive après la bataille.

Au-delà de l’interdiction, repenser le numérique

Cette loi n’est qu’un début. Fabien Lebrun le martèle : c’est le numérique dans sa totalité qu’il faut repenser. Avec l’association Lève les yeux et le collectif Attention, il milite pour un débat public de grande envergure. Car le constat est alarmant.

Sur le terrain, dans les établissements scolaires, auprès des élus, partout la même observation revient : il y a une vraie attente. Une volonté de se déconnecter qui ne concerne pas que les jeunes. Les adultes aussi sont piégés dans cette spirale du scroll infini.

Harcèlement, santé, éducation : la balance penche lourd

Alors oui, les réseaux sociaux ont aussi des aspects positifs. L’éducation, l’apprentissage, le maintien du lien social… L’argument revient souvent. Mais si on fait la balance coût-bénéfice, le verdict est sans appel pour Fabien Lebrun. « Les faits sont là, les études sont là, l’empirie est là. »

L’ancien Premier ministre parlait d’une « catastrophe sanitaire et éducative ». Le terme n’est pas exagéré. Le harcèlement n’est que la partie émergée de l’iceberg. Tous les piliers du développement de l’enfant et de l’adolescent sont touchés : sociabilité, information, éducation.

Et ces fameux avantages des réseaux ? Ils existaient bien avant, rappelle le chercheur. On se débrouillait très bien sans TikTok ou Snapchat pour apprendre et maintenir des amitiés. Entre 40 et 45% du temps passé sur ces plateformes relève du divertissement pur. Difficile de parler d’outil éducatif avec de tels chiffres.

Éduquer les parents ? Pas si simple

Fabien Lebrun intervient régulièrement dans les collèges. Mais il le reconnaît : éduquer les adolescents ne suffit pas. Certains parents passent plus de temps sur leur téléphone que leurs enfants. Comment briser ce cercle vicieux ?

Le sociologue n’est pas totalement à l’aise avec l’idée d’éduquer les parents. Pour lui, il ne faut pas se tromper de cible. La vraie responsabilité, elle est du côté de l’industrie numérique. Cette fameuse économie de l’attention mise en place depuis 25 ans fonctionne comme un piège. Un piège qui capture tout le monde, des plus jeunes aux seniors.

« Il ne faut pas se tromper d’ennemis », insiste-t-il. Certes, chacun a sa part de responsabilité. Mais regardons qui sont les vrais architectes de cette addiction généralisée. Les représentants des big tech mettent leurs propres enfants dans des écoles sans écran. Les repentis du web expliquent que les algorithmes, notifications et autres fonctionnalités ont été conçus dans un seul but : garder les utilisateurs le plus longtemps possible. Peu importe les conséquences psychiques, mentales, physiques ou cognitives.

L’IA, nouvelle menace sur le radar

Comme si les réseaux sociaux ne posaient pas assez de problèmes, voici maintenant l’intelligence artificielle qui s’en mêle. Les deepfakes, ces vidéos truquées ultra-réalistes, se multiplient. Sur X, l’IA Grok a été détournée pour créer des contenus dégradants, notamment pour dévêtir virtuellement des jeunes femmes.

Face à ces dérives, Fabien Lebrun n’y va pas par quatre chemins. Si on était « un peu plus radical », on discuterait carrément de la légitimité de ces plateformes. TikTok, X… Les rapports s’accumulent sur leurs impacts socio-éducatifs, mais aussi politiques et démocratiques. « Un pays courageux comme la France pourrait les interdire dans leur totalité », avance-t-il. Et on pourrait constater les bienfaits assez rapidement.

Le courage politique manque à l’appel

Mais en a-t-on vraiment les moyens ? Là est toute la question. Le rapport de force est déséquilibré. Ces big tech ont accumulé une puissance considérable en 25 ans. Elles sont présentes partout, y compris dans les couloirs du pouvoir via leurs lobbies.

Pour l’instant, la volonté politique fait défaut. Il manque aussi du temps pour informer, éduquer et prévenir à grande échelle. Mais Fabien Lebrun refuse le fatalisme. « Ce sont des choses qu’on a construites. On devrait être capables de les déconstruire. »

Le problème est identifié. Les solutions existent. Il faut maintenant cibler ce qui ne devrait pas perdurer quand ça porte atteinte aux individus et à la société. Un défi de taille, certes. Mais pas insurmontable.

Une génération en demande de limites

Paradoxe intéressant : certains jeunes réclament eux-mêmes des limites. Fabien Lebrun le constate lors de ses interventions dans les établissements scolaires. Ces plateformes sont tellement conçues pour être addictives que les adolescents eux-mêmes se sentent dépassés. Certains parlent même d’une limite à 18 ans plutôt que 15.

Cette prise de conscience collective est peut-être le signal le plus encourageant. Quand les premiers concernés demandent qu’on les protège, c’est qu’il y a vraiment urgence. Le Off February n’est qu’une goutte d’eau, mais il participe de ce mouvement général de questionnement.


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