Une enfance stéphanoise qui forge un destin
Tout commence à Saint-Étienne, dans une famille de sept enfants. Marie et Joseph – des prénoms qui ne s’inventent pas, comme le souligne avec un sourire l’évêque émérite. Un milieu populaire marqué par les séquelles de la guerre, mais surtout par une foi chevillée au corps. « Je vois encore mon père le matin en priant à genoux », se souvient Dominique Rey.
Ce père qui prenait chaque année une semaine de congés pour faire les exercices de Saint-Ignace. Vingt-sept fois au total. Pas vingt-six, pas vingt-huit. Vingt-sept. Cette rigueur spirituelle, cette capacité à relire sa vie, c’est dans cette atmosphère que le jeune Dominique a baigné. Sa mère, « vraiment disponible et très attentive », complétait ce tableau d’une famille unie où la foi n’était pas un vernis dominical mais une imprégnation quotidienne.
L’appel qui change tout
L’an 2000. Dominique Rey se rend en métro à la nonciature apostolique, convoqué sans trop savoir pourquoi. Une admonestation ? Une interpellation sur un dossier sensible ? Il arrive « très innocemment », comme il dit. Et là, coup de théâtre : Jean-Paul II veut le nommer évêque de Fréjus-Toulon.
« Je suis revenu à pied pour digérer la nouvelle. » Cette marche à travers Paris pour intégrer l’information, pour laisser l’appel faire son chemin. On ne force personne à devenir évêque – il a quelques jours pour répondre. Il consulte le cardinal Lustiger qui le connaît bien. Puis donne son assentiment. À 48 ans, le voilà propulsé à la tête d’un diocèse varois qui va devenir son laboratoire.
Fréjus-Toulon, ce « laboratoire d’évangélisation »
L’expression fait débat, mais elle colle à la réalité. Monseigneur Rey s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, Monseigneur Madec, qui avait déjà ouvert les portes à des communautés nouvelles. Saint-Martin, Emmanuel… Des groupes alors « un peu soupçonnés », comme le reconnaît Rey avec franchise. « On disait : qu’est-ce qui se passe avec ces communautés ? Pourquoi les jeunes les rejoignent ? »
Madec avait pris le risque. Rey poursuit dans cette ligne. Pendant 25 ans, il accueille 48 communautés du monde entier. Des charismatiques aux traditionalistes. Un grand écart qui lui vaut le surnom de « tradismatique ». Comment fait-on cohabiter des sensibilités souvent aux antipodes ? « Pour moi, la communion doit être symphonique », répond-il en citant Benoît XVI. Chaque instrument joue sa partie, mais tous partagent la même partition : la doctrine de la foi et l’orientation vers la mission.
Pas d’entre-soi. Pas de développement de charisme pour soi-même. Et quand l’équilibre humain et spirituel n’était pas au rendez-vous ? « On a dû prendre des décisions à l’égard de ces communautés. » L’évêque n’était pas naïf.
Juin 2022 : le coup d’arrêt
C’est la douche froide. Le Vatican suspend dix ordinations prévues dans le diocèse. Une mesure exceptionnelle, rarissime dans l’histoire de l’Église. S’ensuit une visite apostolique menée par Monseigneur Erard et Monseigneur Mercier. Cent quarante entretiens. Vingt kilos de documents à éplucher.
Les reproches ? Un accueil « trop large » de réalités ecclésiales, un manque de discernement, des questions sur la gestion économique et financière. Surtout, un accueil jugé « trop généreux » du monde traditionaliste. Dominique Rey se défend : « Lorsque la voiture reste au garage, elle n’aura jamais d’accident. J’ai pris des risques. Jésus en a pris lui-même en choisissant Judas. »
La formule peut surprendre, mais elle traduit une conviction : pas de mission sans risque. Pour chaque cas d’ordination suspendue, des dossiers ont été préparés, des équipes consultées. Résultat ? Tous les ordinants ont finalement été ordonnés, sauf un. « C’était la preuve que les choix posés avaient été réfléchis. »
Monseigneur Erard affirme pourtant que des mises en garde avaient été données. Pourquoi ne pas les avoir écoutées ? « Les décisions que j’ai prises étaient personnelles, mais elles s’adossaient à des avis, à des conseils », rétorque Rey. Il assure avoir consulté les autorités romaines à chaque étape. Pas d’électron libre, donc. Ou du moins, pas dans son esprit.
Le retournement incompréhensible
Fin 2023, le pape François lui demande de rester. Fin 2024, il lui demande de partir. Sans élément nouveau, précise l’intéressé. Comment vit-on ce qui ressemble à une contradiction ? « C’est crucifiant », lâche-t-il sans détour.
La scène mérite qu’on s’y arrête. Quand le Saint-Père lui demande de poser sa démission, Dominique Rey aurait pu, canoniquement parlant, refuser. « J’aurais très bien pu dire : non, je suis évêque, je veux rester. » Mais la confiance est en jeu. L’obéissance aussi. Alors il démissionne, même s’il ne comprend pas ce retournement. D’autant qu’il ne gérait plus vraiment le diocèse – un évêque auxiliaire avait repris beaucoup de dossiers.
Comment digère-t-on une telle décision ? « Quand on est confronté à une difficulté majeure qui vous remet en cause, vous tombez soit dans la dépression, soit dans la révolte. » Lui choisit une troisième voie : voir la volonté de Dieu dans cette épreuve. Marcher dans la foi. Ne pas se laisser gagner par l’acédie – cette tristesse spirituelle qui mine de l’intérieur.
La colère, cette tentation
Pas de colère contre le pape François ? La question mérite d’être posée. « L’incompréhension peut conduire à une irritation profonde », concède-t-il. Mais non, pas de colère. « J’aime l’Église au-delà des erreurs ou des incompréhensions dans son mode de fonctionnement. »
Il reconnaît avoir commis des erreurs. Mais ce qu’il ne comprend pas, c’est qu’on les mette en avant sans considérer les fruits positifs. « On a regardé les fruits gâtés, pourris. Mais il y en a eu d’autres. » Une mobilisation missionnaire qui a porté. Des signes d’espérance. Il était prêt à corriger ses bévues, ses maladresses. Mais le couperet est tombé quand même.
Souffrir pour l’Église, parfois par l’Église
Cette formule résume tout. « Il faut souffrir pour l’Église, mais parfois par l’Église. » Voilà peut-être la phrase la plus forte de l’entretien. Celle qui dit la fidélité malgré l’incompréhension. L’amour malgré la blessure. Le renoncement à sa charge, mais pas à sa mission qui continue « sous un autre registre ».
Monseigneur Rey n’est pas amer. Ou du moins, il ne veut pas l’être. Il se recentre sur l’essentiel. Son livre « Mes choix, mes combats, ce que je crois » est là pour témoigner de ce parcours singulier. Pour dire aussi que l’Église, cette institution bimillénaire, avance avec des hommes imparfaits. Des vases d’argile, comme l’écrit Saint-Paul.
Un double message pour aujourd’hui
En conclusion de l’entretien, l’évêque émérite livre un double message. D’abord, l’espérance : « Le christianisme n’est pas simplement un héritage, il est une promesse. Il est devant nous. » Ces jeunes qui retrouvent – ou trouvent – le chemin de l’Église en sont la preuve vivante.
Ensuite, le courage. « Ce qui manque le plus aux chrétiens, disait Montalembert au XIXe siècle, c’est le courage. » Le courage d’aller jusqu’au bout de soi-même. De ne pas avoir peur de dire sa foi, de l’exprimer, de la mettre en œuvre. Espérance et courage : deux leitmotivs pour mobiliser toutes les énergies au service de l’Évangile.