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Saint-Pierre des Eaux : entre mer et Brière, une paroisse « ouaou »!

today30 janvier 2026 71

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À Saint-Nazaire, entre l’estuaire de la Loire et les marais de Brière, une communauté catholique réinvente la manière d’accueillir et d’accompagner. Des soirées d’inscription au caté qui ressemblent à des concerts, des athées qui retrouvent Dieu après 20 ans d’absence, des néophytes qui créent leurs propres groupes de fraternité… Bienvenue à Saint-Pierre des Eaux, là où l’Église se vit joyeusement.

Un prêtre commerçant !

Philippe Girard n’a pas exactement le profil type du curé de campagne. Avant de répondre à l’appel, ce Nantais né en 1970 est passé par une école de commerce. « J’apprends à vendre, et maintenant je vends un bon produit », lance-t-il avec un sourire dans la voix. Cette boutade cache une vraie conviction : l’Église doit sortir de ses murs, parler un langage compréhensible, rejoindre les gens là où ils sont.

Son parcours ? Atypique, forcément. Un père agnostique mais érudit qui inscrit ses enfants au caté pour qu’ils comprennent la société française. Une grand-mère à la foi profonde. Et ce souvenir marquant : enfant, il allait seul à la messe. « Mes parents ne pratiquaient pas, mais papa voulait qu’on connaisse le christianisme. »

L’appel au sacerdoce s’est imposé un 3 janvier, dans sa chambre, après des semaines de prière sans réponse. Il avait 19 ans, était en classe prépa à Clémenceau. Quand il descend l’annoncer à sa mère : « Bosse d’abord, tu verras ensuite. » Plus tard dans la matinée, il la retrouve en pleurs dans la cuisine. Ces larmes-là, ce n’était pas de la joie immédiate.

La gouvernance partagée ou comment arrêter de tout porter seul

Depuis son arrivée à Saint-Pierre des Eaux en 2021, Philippe Girard a mis en place des équipes fraternelles de proximité dans chacun des cinq clochers. « Le patron des curés, c’est le curé d’Ars. Mais plus personne ne peut être curé comme lui il y a 60 ans. »

Cette phrase résume tout. Le prêtre d’aujourd’hui ne peut plus tout faire, tout gérer, tout animer. Son rôle premier ? L’annonce de la Parole. Le reste, il faut le partager, le déléguer, faire confiance. « Si on veut que les laïcs participent vraiment à la gouvernance, il faut qu’ils sachent ce qui se passe. »

D’ailleurs, Philippe Girard a consacré son mémoire de licence canonique à ce sujet : « La charge de curé entre autorité et pouvoir ». La nuance est subtile mais essentielle. Le pouvoir, c’est imposer. L’autorité – du latin « augere », faire croître – c’est accompagner la croissance de chacun. Vous voyez la différence ?

Des soirées d’inscription qui ressemblent à des concerts

Charlotte de Kilmaine coordonne la pastorale des familles. Quand elle raconte les soirées d’inscription au caté, on a du mal à croire qu’on parle de paperasse administrative. Tout a commencé pendant le Covid. Les salles paroissiales étaient fermées, il a fallu se replier dans l’église. « Quand on fait une réunion dans une église, on est obligé de mettre Dieu au centre. »

Cette contrainte est devenue une révélation. Désormais, ces soirées commencent par de la louange. Pas un petit chant timide, non. Un vrai groupe de musiciens qui savent y faire, qui créent une ambiance, qui font prier même ceux qui ne savent pas prier. « La beauté des chants, l’énergie du groupe… ça permet de tout déposer. »

Après la louange, un temps de questionnement. Pourquoi inscrivez-vous votre enfant au caté ? Pas pour remplir un agenda, j’espère. Pour qu’ils soient acteurs de ce choix, conscients du sens. Puis vient la partie plus classique – PowerPoint, présentation de l’année. Mais ce n’est pas fini.

Le moment le plus fort arrive ensuite. Les parents peuvent venir confier leur enfant à la Vierge Marie ou à Jésus Eucharistie, accompagnés par des « priants » – ces paroissiens bénévoles qui posent simplement leur main sur l’épaule et prient avec eux. « Les gens sont extrêmement touchés. Ils sentent cette présence chaleureuse. »

Résultat ? On est passé d’une dizaine de parents à 80 lors de la dernière soirée. Le bouche-à-oreille fonctionne. Les gens savent maintenant que la soirée d’inscription, « c’est pas le truc sur un bout de table dans une salle avec un néon qui clignote. »

Charlotte a baptisé ces soirées « Ouaou ». Parce que c’est exactement ce que disent les parents en sortant.

Caroline, 30 ans d’athéisme et un retour fracassant

Caroline Höel, elle, a vécu trois décennies en athée convaincue. Parents scientifiques, catéchisme trop abstrait, elle s’était dit à 10 ans : « Ces petites dames sont gentilles, mais moi je ne crois déjà plus au Père Noël. » Rideau pour 30 ans.

Le déclic ? Une vidéo de 30 minutes résumant le livre d’Olivier Bonnassies, « Dieu, la science, l’épreuve ». « À la première minute, j’étais athée. À la 30ème, j’étais croyante et chrétienne. » Aussi brutal que ça. Elle commence à aller à la messe, arrive en retard, repart avant la fin, n’ose pas parler au prêtre. Elle erre comme ça pendant un an.

Puis elle rencontre Philippe Girard. « Il avait l’air assez jovial, sympathique. » Elle ose lui demander si elle peut faire sa confirmation. « T’es là jeudi ? Tu viens jeudi, on va s’occuper de ça. » C’était parti.

Mais après la confirmation, Caroline découvre une souffrance inattendue. « Tous mes amis sont athées. Toute ma vie est dans l’athéisme. Quand je leur ai dit que j’allais à la messe, ils me regardaient comme une extraterrestre. » Cette solitude dans son propre monde, elle ne pouvait pas la porter seule.

Alors elle a créé un groupe de néophytes – ces « jeunes pousses » fraîchement baptisées ou confirmées. Un espace de fraternité pour partager ces souffrances spécifiques. Le conjoint qui ne comprend pas. Les amis qui s’éloignent. Cette impression de vivre entre deux mondes. « Heureusement qu’il y a la paroisse, des frères et sœurs pour m’accompagner. »

Philippe Girard acquiesce. « Jésus dit : ‘Allez, faites des disciples et baptisez-les.’ On se focalise sur le baptême. Mais le moins important, c’est le baptême. Ce qui compte, c’est de faire des disciples. » Et on ne fait pas des disciples en trois mois. Ça prend du temps, de l’accompagnement, de la persévérance.

Caroline est maintenant aussi animatrice pastorale au lycée Sainte-Anne. « J’ai deux patrons : mon proviseur et Dieu. C’est la première fois de ma vie que mon deuxième patron, c’est Dieu. » Elle essaie de rendre la culture chrétienne ludique, fun, concrète. « Ils sont pleins de questions. C’est absolument passionnant. »

François, ou comment perdre et retrouver la foi

François Coulon, lui, c’est une autre histoire. Trente-six ans comme correspondant d’Europe 1 dans l’Ouest. Une voix que beaucoup reconnaissent. Quarante ans de foi solide – enfant de chœur, scout, chef scout, brancardier à Lourdes. Et puis un désaccord avec son curé à Nantes. Ça paraît bête, n’est-ce pas ?

« Je me suis éloigné de cette paroisse, puis de l’Église. Je me suis dit : en qui je crois finalement ? » La réponse est tombée comme un couperet : non, il ne croyait plus. Il a déconstruit méthodiquement la foi dont il avait hérité. « Qu’est-ce que c’est que ce truc abracadabrantesque, ce Christ qui descend du ciel ? » Vingt ans d’athéisme après quarante ans de croyance.

Il y a six mois, François perd son épouse Valérie d’un cancer. Les obsèques sont célébrées par Philippe Girard à Notre-Dame d’Espérance. Belle cérémonie. Mais pour François, « elle était dans cette boîte, c’était la fin de l’histoire. » Double souffrance : perdre la femme de sa vie et ne voir aucune espérance derrière. « C’est un vide sidéral. »

Puis quelque chose change. Une sensation que l’âme de Valérie est vivante. Qu’il peut lui parler. Qu’elle est « dans un ailleurs où elle est plutôt pas mal. » Une amie laisse un chèque pour faire dire une messe en mémoire de Valérie. Cette messe tombe lors de la rentrée paroissiale.

« Un feu d’artifice. » François n’en revient pas. Quarante enfants de chœur, une chorale, un groupe instrumental, une église bondée, des paroissiens ultra vivants. « Ça m’a bouleversé. J’en ai vraiment pleuré. » Il découvre l’importance des paroisses. « Peut-être qu’elles ne se rendent pas compte du bien qu’elles font. »

À la fin de la messe, Philippe Girard évoque le parcours Alpha. François s’inscrit, un peu à reculons. Dix soirées, dix semaines. « Ça a réamorcé ma vie spirituelle. » Mais ce sont surtout les messes dominicales, toujours avec « la même vigueur, la même force », qui le font se sentir recommençant.

Le réveillon du 31 décembre achève de le convaincre. Quarante personnes, un hachis parmentier au canard préparé par Philippe Girard lui-même, une soirée fraternelle et joyeuse. François vient d’accepter la responsabilité de la communication paroissiale. Le journaliste s’est mis au service de l’Église.

Un territoire qui respire entre sel et eau douce

Saint-Pierre des Eaux, c’est cinq clochers pour une seule communauté : Saint-Marc, l’Immaculée, Saint-André-des-Eaux, Saint-Paul et Notre-Dame d’Espérance. Un territoire où se mêlent l’estuaire de la Loire et les marais de Brière. Entre La Baule et Saint-Nazaire, la paroisse attire de plus en plus de jeunes familles qui fuient Nantes et cherchent la mer.

Charlotte le confirme : « Après le Covid, on a vu une vague de personnes qui ont voulu changer de cadre de vie. » Résultat : les effectifs d’enfants augmentent, les paroisses rajeunissent. C’est une bonne nouvelle, même si ça demande plus d’organisation, plus de bénévoles, plus d’énergie.

Les équipes fraternelles de proximité dans chaque clocher permettent justement de maintenir cette proximité malgré l’étendue du territoire. Chaque équipe est autonome, voit comment vivre la mission localement, prend ses initiatives. « C’est très beau comme pasteur de voir comment chacun se saisit de la question », s’enthousiasme Philippe Girard.

La paroisse n’a qu’un an d’existence sous cette forme – elle résulte de la fusion de deux paroisses. Les grands chantiers ? Consolider ces équipes fraternelles, développer leur autonomie, leur permettre de répondre au plus près des besoins. « Le prêtre doit revenir à l’origine de sa mission : l’annonce de la Parole. »

Une église qui n’a pas peur d’être humaine

Ce qui frappe dans ces témoignages, c’est l’absence de langue de bois. Philippe Girard cuisine pour quarante personnes. Charlotte parle de néons qui clignotent dans les salles paroissiales. Caroline avoue qu’elle trouvait le catéchisme « abstrait » à 10 ans. François pleure à la messe. Personne ne fait semblant d’être parfait.

Cette humanité, justement, c’est peut-être ce qui touche. Dans un monde où l’Église est souvent perçue comme rigide, moralisatrice, déconnectée, Saint-Pierre des Eaux propose autre chose. De la joie. De la fraternité. De la liberté aussi – celle de questionner, de douter, de prendre son temps.

« La patience du semeur », répète Philippe Girard en commentant l’évangile du jour. Cette parabole de la semence qui pousse d’elle-même, sans qu’on sache comment. « La parole de Dieu vient nous transformer de l’intérieur, même si nous n’en avons pas conscience. » Comme cette salade qu’on lave : elle ne retient pas l’eau, mais elle est propre.

Les fruits sont là, visibles. Des soirées d’inscription qui attirent 80 parents. Des athées de longue date qui reviennent. Des néophytes qui créent leurs propres groupes. Des lycéens qui posent des questions. Des paroissiens qui s’engagent. Une communauté qui grandit, qui se structure, qui rayonne.

Écrit par: Tiphaine Sellier

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