Mille ans de pierres et de prières : Saint-Gildas-des-Bois fête son abbaye millénaire
Quand l’histoire donne le vertige
Comment embrasser dix siècles d’existence en une seule année de festivités ? C’est le défi que s’est lancé le Père Pierre Bléa, curé de la paroisse Saint-Gildas-des-Sources, avec une énergie communicative qui ne faiblit pas depuis deux ans et demi de préparatifs. « On a du mal à se rendre compte », avoue-t-il avec une humilité touchante. « On est là en 2026 pour regarder le passé et en même temps nous tourner vers l’avenir. On se sent petit. »
Petit, vraiment ? Pas tant que ça quand on découvre l’ampleur du programme. Parce que cette abbaye, elle en a vu passer des époques. Bénédictine au départ, devenue maison mère des sœurs de l’Instruction chrétienne, elle a survécu à la Révolution, aux deux guerres mondiales, aux crises de foi et aux tempêtes de l’histoire. Un millénaire, c’est finalement l’histoire de toutes ces vies qui se sont succédé entre ces murs, qui ont prié, construit, reconstruit.
L’audace après la ruine
Ce qui frappe le plus le Père Pierre Bléa dans cette longue saga ? L’histoire de Gabriel Deshayes, ce personnage providentiel qui rachète l’abbaye en ruine au sortir de la Révolution. « Quand on voit comment les sœurs de Saint-Gildas ont essaimé notamment en Loire-Atlantique pour l’éducation des jeunes filles puis des garçons… On se dit qu’après la Révolution, ça devait pas être facile. » Un euphémisme, sans doute. Mais cette résilience, cette capacité à renaître de ses cendres, voilà ce qui nourrit aujourd’hui « l’énergie et l’audace » du curé pour sa propre mission.
Parce que le slogan choisi pour ces festivités ne s’arrête pas à la nostalgie : « Une histoire à célébrer, un avenir à construire. » On aurait pu se contenter de commémorer, de regarder dans le rétroviseur avec émotion. Mais non. « Il y a quelques semaines, une paroissienne m’a dit à la fin de la messe : ‘Mille ans, c’est incroyable de se dire que les gens prient ici depuis mille ans' », raconte Pierre Bléa. « Et c’est vrai que du coup, on a envie de le partager avec des personnes qui ne connaissent pas encore Jésus. »
Soixante-quinze acteurs pour raconter dix siècles
Le clou du programme ? Un spectacle de plein air absolument pharaonique les 2, 3 et 4 juillet à 22 heures, dans l’enceinte même de l’abbaye. Soixante-quinze acteurs sur scène. Deux cents bénévoles dans les coulisses. Comment fait-on tenir mille ans d’histoire en une soirée ? « Je me demande comment c’est possible », sourit le curé.
L’aventure a failli ne jamais voir le jour. Un premier projet porté par une maison familiale et professionnelle capote. Bon, tant pis, on fera des concerts, des conférences. Et puis en mai 2025, une professeure du collège-lycée Gabrielle-Deshayes débarque. « Elle est un peu tombée du ciel », confie Pierre Bléa. En juillet, elle a déjà écrit la pièce. Une fresque chronologique mise en scène à travers un dialogue entre un grand-père de Saint-Gildas et ses deux petites-filles.
Cinq actes pour cinq époques : l’abbaye bénédictine, la période commandataire, la Révolution, l’arrivée des sœurs, puis les guerres du XXe siècle. On terminera sur les vitraux installés au début du XXIe et le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. « On est en route », résume le prêtre.
Une barque dans les marais et des décors incroyables
Pour monter ce spectacle, chacun a activé son réseau. Marie Romsey, la chef d’orchestre du projet, a constitué une classe de cinquième entièrement dédiée à l’événement, plus une classe de première. Certains élèves sont acteurs, d’autres ont fabriqué les décors. La troupe locale, la Gildavienne Théâtre, a apporté son savoir-faire et ses talents.
Résultat ? Une barque grandeur nature pour raconter l’arrivée des sœurs par les marais. Une fontaine. Des costumes d’époque. « Je suis émerveillé de voir comment chacun s’implique », s’enthousiasme Pierre Bléa. L’association Saint-Gildas-Anime, présidée par François Rousseau, a porté le volet financier en sollicitant artisans et commerçants du coin.
Bien sûr, on a fait appel à des professionnels pour le son, la lumière et la vidéo – c’est d’ailleurs le gros du budget. Mais l’essentiel repose sur les forces vives du village. Ce choix n’est pas anodin. Il dit quelque chose de profond sur ce que représente ce millénaire : pas un événement figé dans le marbre, mais une histoire vivante qui continue de s’écrire avec ceux qui sont là, aujourd’hui.
Du spectacle au pardon : la fête et le sacré
Le lendemain, dimanche 5 juillet, l’ambiance bascule. Enfin, pas vraiment. Elle se prolonge autrement. À 10h30, messe solennelle présidée par Monseigneur Laurent Percerou, suivie d’une procession dans les rues du village. L’après-midi ? Danses bretonnes, escape game dans l’abbatiale, jeux pour les enfants, visites du cloître. Et le soir, une veillée spirituelle avec les chanoinesses de la Mère de Dieu d’Aix.
Comment fait-on tenir ensemble la fête et la profondeur spirituelle ? « Je trouve que c’est lié », répond simplement le Père Bléa. « Même dans le spectacle, certaines scènes sont très spirituelles. Je vois pas ça séparé. » Le pardon, créé par le curé précédent, offre justement cet équilibre entre prière et convivialité.
Et visiblement, ça fait l’unanimité. « À travers le théâtre, j’ai rencontré plein de gens qui ne sont pas là le dimanche », confie-t-il. « Ça leur permet de découvrir que derrière ces murs, il y a une histoire et des personnes qui continuent à prier. » Tout le monde ne sera pas à la messe, évidemment. Mais beaucoup viendront pour la procession, les danses, les crêpes. Et c’est déjà ça.
Une mobilisation qui dépasse les murs de l’abbaye
Des centaines de bénévoles. Des élèves aux décors. Des couturières aux artisans. Avant même la première représentation, ce millénaire fait déjà son œuvre dans le village. « Notre projet, c’était vraiment de fédérer, de rassembler », explique Pierre Bléa. « On est dans une société qui a besoin de réunir. »
Mission accomplie, semble-t-il. « Il y a des liens qui se tissent, des amitiés qui se construisent. » Les préparations sont peut-être tout aussi importantes que le spectacle lui-même. « J’étais enseignant, directeur d’école primaire avant d’être prêtre », confie le curé. « Je répétais souvent que c’est en vivant des projets communs qu’on apprend à se connaître. Pas tant par les paroles, mais par le fait de vivre ensemble. Ça soude. »
Infos pratiques : complet pour le spectacle, ouvert à tous pour le pardon
Mauvaise nouvelle pour les retardataires : les 600 places par soirée pour le spectacle sont déjà vendues. Les trois représentations affichent complet. Mais bonne nouvelle : un film sera réalisé pour ceux qui n’auront pas pu y assister.
En revanche, la journée du 5 juillet reste ouverte à tous, sans réservation. Seul le repas nécessite une inscription préalable pour faciliter l’organisation – mais même sans réserver, on trouvera des galettes-saucisses, des frites et des crêpes sur place.
Pour tout renseignement, on peut contacter la paroisse Saint-Gildas-des-Sources au 02 40 01 41 72. Les affiches de l’événement comportent également un QR code avec toutes les informations pratiques.
Quand les pierres racontent encore
Ce qui se joue à Saint-Gildas-des-Bois dépasse largement le cadre d’une simple commémoration. C’est une communauté qui se réapproprie son histoire, qui tisse des liens entre générations, qui fait dialoguer le passé et l’avenir. Mille ans, c’est long. Mais c’est aussi fragile. Ça se transmet, ça se partage, ça se vit.
« On est les maillons de cette histoire », rappelle le Père Pierre Bléa. « On a reçu cet héritage. Qu’est-ce qu’on en fait ? » La réponse tient peut-être dans cette mobilisation collective, dans ces centaines de personnes qui ont choisi de s’impliquer, chacune à sa manière, pour faire vivre ces vieilles pierres.
Beaucoup d’habitants n’étaient jamais rentrés dans l’abbaye, même après des années à Saint-Gildas. Cette année de festivités leur offre l’occasion de découvrir ce patrimoine, de comprendre son histoire, de la faire leur. Et peut-être, qui sait, d’écrire les premières pages du prochain millénaire.