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Un Livre Une Histoire · 21 septembre 2026

Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, Les Belles-Lettres, 2026.

14 min · en réécoute libre

L’utilité de l’inutile : thèse et enjeux

Nuccio Ordine, né en 1958 et décédé en 2023, professeur de littérature italienne en Calabre et invité par plusieurs universités en Amérique du Nord, Amérique latine et Europe, publie en 2013 chez les éditions les Belles Lettres L’utilité de l’inutile. Une réédition paraît en 2026 chez le même éditeur. Le livre pose un paradoxe : montrer comment l’obsession de l’utilité, de la rentabilité et du profit finit par dessécher l’esprit et met en péril l’école, l’université, l’art et la créativité, au point de menacer la civilisation elle-même.

La thèse centrale est que le culte exclusif de l’utile et du profit tue progressivement la mémoire du passé, les disciplines humanistes, l’instruction, la libre recherche, la fantaisie, l’art et la pensée critique. En transformant les hommes en marchandises et en argent, on donne naissance à « un monstre sans patrie et sans pitié » qui ôte tout espoir aux générations futures.

L’auteur s’appuie sur Pierre Hadot, qui affirme que le rôle de la philosophie est de révéler aux hommes l’utilité de l’inutile, c’est-à-dire de distinguer entre deux sens du mot « utile ». Ordine propose sa propre définition : « Je considère comme utile tout ce qui nous aide à devenir meilleur. » Cette obsession du commerce et de l’argent n’est pas nouvelle : Rousseau l’observait déjà, notant que « les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertus, les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. »

La première partie : l’inutilité de la littérature

Ordine mobilise des écrivains de tous les continents et de toutes les époques. Parmi les auteurs français, Montaigne tient une place importante avec ses Essais, ouvrage d’une « formidable leçon de sagesse » malgré son apparente inutilité.

Théophile Gautier, disciple de l’art pour l’art, provoque volontairement pour lutter contre le matérialisme : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien. Tout ce qui est utile l’est, car c’est l’expression de quelques besoins et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature. »

Baudelaire va plus loin dans Mon cœur mis à nu, page 45 : « Le commerce est par son essence satanique. » Il l’explique longuement en concluant qu’il est satanique parce qu’il « est une des formes de l’égoïsme et la plus basse, la plus vile. »

Ionesco enfin souligne les dangers d’une société sans art : « Un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine. »

La deuxième partie : l’université entreprise et les étudiants clients

Ordine décrit une université transformée en entreprise, qu’il connaît en Italie et aux États-Unis, notamment à Harvard. Les étudiants deviennent des clients dès qu’ils paient, parfois très cher. Le professeur se transforme en bureaucrate attendant de « performer » pour satisfaire le client-roi.

L’auteur révèle un fait « absolument terrible » en Italie : les dotations universitaires sont proportionnelles aux résultats de réussite. Avec 100 % de réussite en licence, une université reçoit d’importants financements ; avec 80 %, les financements diminuent. Cela crée un incitatif pervers à distribuer les diplômes plutôt qu’à dispenser un vrai savoir. Le savoir, la recherche de la vérité, le plaisir de connaître sont relégués.

Ordine cite saint John Henry Newman, cardinal anglais qui en 1852 a écrit un ouvrage intitulé L’idée d’université. Newman s’interroge lui aussi sur le rendement et l’utilité de l’université, un « magnifique sujet » que le cardinal traite avec profondeur.

La troisième partie : la dignité de l’homme, l’amour et la vérité

Cette partie culmine la démonstration en abordant l’humanisme, la dignité et la grandeur de l’homme à travers deux domaines essentiels.

L’amour

Ordine affirme, page 112 : « Aimer pour posséder, c’est tuer l’amour. » Il s’appuie sur des auteurs comme Saint-Exupéry et l’Arioste dans le Roland furieux. L’amour n’est pas motivé par l’utilité, ni par le désir de posséder. Quand on cherche à posséder l’aimé, on engendre la jalousie, absolument destructrice. L’amour est gratuit et libre ; sinon, ce n’est pas de l’amour.

La vérité

De la même manière, « posséder la vérité, c’est tuer la vérité. » Ordine s’appuie sur Platon et la tradition philosophique pour montrer que la vérité est infinie. Seul Dieu la possède en totalité. L’homme cherche la vérité, avance sans cesse vers plus de vérité, mais ne peut jamais prétendre la posséder sans la tuer. Quand on prétend détenir « la vérité unique, inébranlable », on devient fanatique et violent. L’actualité, note l’auteur, le démontre abondamment.

Une œuvre riche et accessible

Malgré seulement 150 pages, l’ouvrage est riche de références littéraires minutieusement documentées. C’est un essai passionnant, agréable à lire, empreint d’humour et d’esprit, qui dialogue avec les grands auteurs de tous les continents et de tous les temps autour de cette question universelle : l’utilité de l’inutile et l’inutilité de l’utile.</p

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