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Le Génie du Christianisme · 7 septembre 2026
La Tradition Dogmatique dans l’Eglise Catholique avec le Père Hervé Godin
Émeline Picard reçoit le père Hervé Godin, professeur de théologie au séminaire Saint-Jean à Nantes et curé de la paroisse Saint-Vincent des Vignes, pour évoquer la tradition dogmatique dans l’Église catholique. Le père Godin, formé comme historien et théologien, propose une réflexion profonde sur ce que signifie vraiment la tradition et comment elle se vit dans l’histoire.
Newman et la découverte de la tradition
Le père Godin commence par citer John Henry Newman, grand théologien de la fin du 19e et du début du 20e siècle, qui affirmait : « Étudier l’histoire, c’est cesser d’être protestant. »
Newman, né dans l’anglicanisme, était professeur et chercheur à Oxford, spécialiste des pères de l’Église. À 16 ans, il a connu une première conversion au sein du mouvement évangélique de la tradition protestante anglaise. Il en vint à réaliser que les deux seules réalités qu’on pouvait vraiment expérimenter étaient « moi-même et mon créateur », découvrant que la relation à Dieu devait être fondamentale.
Bien que hostile à l’Église catholique (comme c’était la tradition en Grande-Bretagne), Newman a travaillé sur les pères de l’Église et s’est posé des questions cruciales sur la tradition au sein du mouvement des Tracts. Il s’interrogeait : comment le dépôt de la foi — ce que le Seigneur nous a donné, ce que saint Paul rappelle en parlant de ce qu’il a reçu et transmis — fonctionne-t-il réellement ?
Newman a d’abord tenté de démontrer, polémiquement, que l’Église catholique avait trahi le dépôt de la foi en ajoutant trop d’éléments et en corrompant la pureté doctrinale, tandis que seule l’Église anglicane en aurait gardé l’essence épurée. Cette grande démonstration intellectuelle a donné lieu, en 1845, à la publication de l’Essai sur le développement de la doctrine.
L’image de l’arbre : une continuité dynamique
Dans son essai, Newman proposait sept critères pour distinguer le vrai développement de la corruption : non-contradiction, continuité, etc. Mais l’image la plus frappante est celle de l’arbre.
Selon Newman, un arbre est un processus vivant qui s’enracine, se déploie et porte du fruit. Il y a une continuité, mais une continuité dynamique — non un rameau figé, ce qui serait un cèpe mort, mais quelque chose qui se développe. La tradition n’est pas quelque chose de conceptuel ou de figé : c’est un principe qui se déploie et se nourrit à l’intérieur d’une relation.
En appliquant sa démonstration à l’Église catholique, Newman a découvert, à son grand dam, que seule l’Église catholique avait gardé intact le dépôt de la tradition. Newman devint ainsi le grand théologien de la tradition, inspirant le Concile Vatican II et influençant fortement Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI, qui fut un grand défenseur de la tradition.
La foi comme rencontre, non comme texte
La tradition n’est pas un texte qu’on appliquerait comme un mode d’emploi ou une recette de cuisine, de génération en génération. Elle suppose une forme de liberté et de réflexion personnelle à tous les niveaux pour s’approprier cette tradition dogmatique.
Le fondement de la foi chrétienne reste le dogme de l’Incarnation : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu », comme le disent les pères. La foi chrétienne n’est pas une idée, un concept, une loi ou un ensemble de préceptes ; c’est la rencontre avec une personne — le Christ. Comme l’a affirmé magnifiquement Benoît XVI au début de sa première encyclique Deus caritas est : « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une grande idée, il y a une rencontre avec une personne. »
Qui dit rencontre dit relation, et donc un processus vivant qui se déploie. Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et demain, mais les hommes qu’il vient sauver vivent dans des contextes culturels, géographiques et historiques différents. La tradition, c’est précisément la capacité à accueillir l’éternité de la foi dans l’aujourd’hui de notre temps. C’est la logique de l’Incarnation : Dieu entre dans l’histoire.
Réduire la tradition à quelque chose de figé, à un concept ou une idée, c’est une dérive gnostique — un refus de l’Incarnation.
Saint-Irénée de Lyon et la fidélité apostolique
Le père Godin cite un autre grand théologien de la tradition : saint-Irénée de Lyon, qui fut évêque de Lyon entre 177 et 200. Saint-Irénée est le premier grand théologien systématique de l’Église latine et celui qui a mis en place le vocabulaire de la tradition.
Affrontant les gnostiques — qui tentaient de reconstituer une foi désincarnée basée sur la philosophie néoplatonicienne et refusant la réalité de la chair, de l’histoire et du temps — saint-Irénée a affirmé que la tradition se vit dans la fidélité à ceux qui ont reçu la charge de transmettre la foi : les apôtres.
Dans son grand ouvrage Adversus Heresies (Contre les hérésies), saint-Irénée dresse la liste des successeurs de Pierre — cette liste qu’on entend dans le canon romain à la messe — pour montrer que ce qui avait été donné par le Christ à ses apôtres a été transmis intact aux générations successives. Cette fidélité forme une chaîne : si on retire un maillon, on brise l’unité. Tant qu’on reste attaché à cette chaîne, on a la garantie de posséder intacte le dépôt de la foi qui nous sauve.
La tradition s’articule ainsi de façon verticale, entre aujourd’hui et l’éternité de Dieu, et horizontale, dans la continuité historique avec tous ceux qui nous ont précédés.
Chaque fidèle est appelé à vivre la tradition
La tradition ne s’adresse pas seulement aux grands saints ou aux grands théologiens. Chaque fidèle est appelé à vivre, dans l’aujourd’hui, cette relation avec le Dieu vivant. Cela ne signifie pas refaire soi-même tous les dogmes ou repenser à zéro. Mais cela suppose une « intelligence de la foi », pas simplement suivre aveuglément.
Être chrétien, c’est d’abord être un héritier : recevoir l’héritage transmis depuis les apôtres. Comme le dit saint Paul : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu. » Cet héritage rencontre notre intelligence, mais nous ne sommes pas maîtres de la tradition individuellement. Notre intelligence ne doit pas être morte, mais nous devons recevoir pour grandir — la réception étant un ferment de vie.
Saint Vincent de Lérins, théologien du Moyen Âge, a défini magnifiquement la tradition comme « ce qui a été toujours cru partout, par tous et toujours ». Cette définition fournit des critères pour distinguer ce qui est une corruption (ce qui s’est ajouté arbitrairement) de ce qui est un développement (le débouché normal de la foi).
Les dogmes : garder la foi intacte et précise
Newman affirmait, de façon qui paraît aberrante à nos contemporains : « Ce sont les dogmes qui m’ont fait chrétien. » Ce qu’il entendait par là, c’est que notre intelligence, créée par Dieu, est faite pour la vérité. Le dogme, c’est la vérité éternelle formalisée dans une définition juste. Cette définition n’épuise jamais la vérité et ne l’enferme pas, mais elle permet de la désigner.
Pour le fidèle moyen — pas seulement pour les théologiens — le moyen d’être dans la fidélité est de dire le vrai en utilisant les mots que la tradition nous donne. On ne peut pas réinventer à partir de son propre fond les moyens de saisir la révélation ; c’est impossible, illusoire et dangereux, car c’est le meilleur moyen de plonger dans l’hérésie.
Si chacun réinventait la définition des mots, on ne pourrait plus parler. Comme on le voit dans notre société, la perte du sens des mots rend le dialogue et la communication impossibles. Il faut connaître le sens des mots pour pouvoir dire le vrai. C’est une nécessité encore plus absolue dans le domaine de la foi.
De même qu’une mère nous apprend à parler et nous donne le vocabulaire qui nous permet de nous exprimer et de raisonner, l’Église nous donne le vocabulaire qui permet de dire le vrai, le bien, et de rencontrer ainsi Dieu avec certitude.
L’exemple du Credo et le concile de Nicée
Le Credo en fournit un excellent exemple. Il existe plusieurs formes de credo et des traductions constamment renouvelées pour trouver, à chaque époque et dans chaque civilisation, le mot juste qui permet de mieux formuler des réalités complexes comme la Trinité ou la consubstantialité.
L’arrivée de la nouvelle traduction du missel a apporté un changement dans la traduction du Credo, fruit d’un travail considérable pour retrouver la pureté du sens. On dit désormais que le Fils est « consubstantiel au Père ». Cette consubstantialité, exprimée dans le langage de la philosophie (un langage hérité, non de la révélation), a été élaborée par les premiers conciles, notamment le Concile de Nicée en 325, afin de trouver la manière juste — sous l’inspiration de l’Esprit Saint — de dire la vérité.
La précision du vocabulaire permet de sortir de l’approximation et de garder la foi intacte et complète. L’hérésie, étymologiquement, signifie « choix » : on durcit une proposition au détriment de toutes les autres, on absolutise un élément de la définition, ce qui la rend fausse.
En gardant le dépôt de la foi intact, complet et précis, l’Église garantit que nous puissions véritablement rencontrer le Seigneur et non une idole — c’est-à-dire une représentation que nous nous faisons de Dieu.
Les conciles : vérifier la fidélité dans chaque époque
Chaque génération doit remettre sur l’ouvrage cette relation et ces définitions. Dieu reste le même, mais l’humanité change, le langage change. Cela explique le recours aux conciles, qui ne sont pas réguliers comme dans un mode démocratique, mais surviennent quand naît la nécessité, ressentie par les fidèles ou le pape lui-même, de vérifier qu’on reste fidèle au principe dans le monde dans lequel on vit maintenant.
Benoît XVI, dans un long discours très beau en 2005 aux vœux à la Curie romaine, au moment de l’anniversaire de la clôture du Concile Vatican II, s’interrogeait sur pourquoi ce concile avait été si difficilement reçu par certains et l’est parfois encore aujourd’hui. Il y articulait deux manières différentes d’interpréter — deux herméneutiques.
La première est une herméneutique de la rupture, qui au nom du progrès, de l’adaptation au monde et de l’ouverture, prétend réinventer à partir de son propre fond ce qui est vrai. C’est l’herméneutique qui a prévalu notamment dans les mass médias, dont on a parlé comme de « l’esprit du concile ». C’est la ligne progressiste qui imagine que demain est forcément mieux qu’hier et qu’il faut oublier hier pour s’ouvrir à la modernité — c’est la transcription, à l’intérieur de l’Église, de l’idéologie des Lumières qui prétend faire table rase.
La deuxième herméneutique, que l’Église défend, est l’herméneutique de la réforme : un principe de continuité qui ne cesse de se déployer, qui ne s’arrête pas, mais continue dans la fidélité au principe en s’ouvrant et en se faisant comprendre aux contemporains.