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Le Génie du Christianisme · 14 septembre 2026

La Tradition Liturgique dans l’Eglise Catholique avec le Père Hervé Godin

25 min · en réécoute libre

Introduction

Cette émission « Le Génie du christianisme » accueille le père Hervé Godin, professeur de théologie au séminaire Saint-Jean de Nantes et curé de la paroisse Saint-Vincent-des-Vignes, pour explorer la tradition liturgique dans l’Église catholique. Animée par Émeline Picard, la conversation aborde ce qui constitue le cœur du sujet : comment la tradition se transmet de génération en génération tout en restant vivante et pertinente à chaque époque.

La tradition comme réalité vivante, non momifiée

La tradition ne doit pas être entendue comme un objet mort ou archéologique, mais comme une réalité vivante transmise de génération en génération. Le père Godin rappelle que saint Paul écrit dans sa première épître aux Corinthiens : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu », en référence à l’institution de l’Eucharistie. C’est par cette transmission que le Seigneur se livre à toutes les générations, notamment à travers les sacrements.

La messe n’est pas une reconstitution théâtrale des événements du Jeudi saint, mais l’expression du mystère central de la vie du Seigneur : son sacrifice. Ce mystère demeure inchangeable, mais la manière dont il se déploie dans l’histoire de l’Église évolue.

Le développement de la tradition dans le temps et l’espace

La tradition se développe selon deux coordonnées : la chronologie et la géographie. D’un point de vue chronologique, la messe n’est pas célébrée aujourd’hui comme elle l’était au 4e siècle, bien qu’il s’agisse du même acte. Géographiquement, l’Église catholique elle-même comporte plusieurs traditions liturgiques : si le rite latin est majoritaire, les églises orientales unies à Rome conservent leurs propres traditions liturgiques, souvent très différentes de la tradition latine.

Penser la tradition comme quelque chose de monolithique et éternel serait une invention contraire à la tradition elle-même, selon les deux coordonnées de l’histoire et de la géographie.

Le critère de fidélité : la communion avec le successeur de Pierre

Le critère qui permet de distinguer un déploiement organique de la tradition d’une rupture ou d’une figuration est la fidélité au successeur de Pierre, c’est-à-dire au pape. La communion avec l’évêque de Rome garantit qu’on s’inscrit dans la continuité de la tradition apostolique.

Il est important de se garder de tout subjectivisme en ce domaine : le critère de la vraie messe n’est pas ce que je ressens personnellement, mais ce qui est conforme à la tradition dans son entièreté, pas à une forme, une époque ou un style qui serait le mien.

Incarnation et inculturation de la foi

Le principe d’incarnation est central : le Christ s’est incarné dans un temps, un lieu, une culture précis. L’Église doit donc permettre que le dépôt de la foi s’incarne dans l’histoire et le contexte où il est annoncé, en fidélité à ce dépôt, sans déformation ni apport exogène.

Cela s’est concrètement posé lors de la mission en Chine aux 16e et 17e siècles : doit-on utiliser des galettes de riz ou du blé pour la célébration de la messe? Les missionnaires ont demandé à Rome la possibilité de célébrer avec du riz, car le blé était difficile à trouver en Chine. Rome a refusé, car le pain de blé et le vin de raisin ne sont pas liés à un contexte culturel, mais à la volonté même du Seigneur. La symbolique du pain et du vin correspond à la pédagogie de Dieu dans son projet de se donner à toutes les générations.

En revanche, la langue liturgique est contingente : on n’a pas toujours célébré en latin. Les rites orientaux catholiques ne l’utilisent pas, mais partout où l’Eucharistie se célèbre, on retrouve le pain et le vin.

La matière et la forme des sacrements

Selon la théologie de saint Thomas d’Aquin, qui s’appuie sur les catégories d’Aristote, les sacrements comportent une matière et une forme. Dans l’Eucharistie, la matière est constituée par les espèces du pain et du vin ; la forme, par les paroles de consécration prononcées par le prêtre.

Dans le baptême, la matière est l’eau et la forme est l’énoncé : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Si on modifie cette formule — en disant par exemple « nous vous baptisons » ou en invoquant la grand-mère — le baptême devient invalide, car la forme y fait défaut.

Cette distinction matière-forme s’applique à tous les sacrements. À travers les expressions historiques et géographiques de la foi, il existe des éléments intangibles et inchangeables qui garantissent à la fois la fidélité au dépôt révélé et l’unité de l’Église.

Le latin comme critère d’unité et de fidélité

Le concile Vatican II rappelle que le latin reste et demeure la langue de l’Église. Bien que les fidèles aient accès à la liturgie en langue vernaculaire, le latin leur permet de se sentir appartenir à l’unique Église latine et, lors de rencontres internationales, d’avoir cet élément d’appartenance commune.

La forme extérieure du rite n’est pas indifférente au sentiment d’appartenir à une réalité commune. Selon sa sagesse anthropologique, l’Église maintient à travers le temps certains éléments qui lui permettent de garantir l’unité et la fidélité au dépôt révélé.

Le concile, dans Sacrosanctum Concilium, rappelle que les fidèles doivent connaître les parties qui leur incombent dans la messe en latin. Les carnets de chant proposent les termes en latin avec leurs traductions en français. Il appartient aux passeurs de l’Église d’éduquer les fidèles à cette appartenance commune qui dépasse les limites de la paroisse, du diocèse ou du pays.

Le latin n’est pas une affaire de clercs : c’est l’expression juste de l’appartenance à la vie de l’Église catholique. La phrase italienne traduttore, traditore (« traduire, c’est trahir ») souligne la difficulté à trouver le mot juste. Le latin reste pour l’Église catholique la langue critère à partir de laquelle on vérifie la conformité à la tradition et au dépôt de la foi.

Le travail de réforme comme émondage de la vigne

L’image biblique de la vigne illustre le travail que l’Église doit accomplir à toutes les époque. Comme un jardinier qui taille la vigne pour en garantir la vitalité et la fécondité, l’Église doit à certains moments émonder : supprimer ce qui est mort, corrompu ou étouffant, afin que le fruit béni puisse être donné à toutes les générations.

Les réformes liturgiques du 20e siècle, notamment celle de la Semaine sainte sous Pie XII, s’inscrivent dans ce travail d’émondage. Elles suppriment certains éléments qui ne font plus sens pour redonner au cœur du dépôt de la foi toute sa vigueur.

Ce processus prend du temps : il faut généralement un siècle minimum pour qu’un concile soit reçu par l’Église entière. Le concile de Trente a lui-même mis deux siècles pour atteindre certains diocèses. L’Église dispose d’une expertise acquise en vingt siècles de réformes, qui lui permet de voir venir.

La tradition dans l’action pastorale

Être curé implique de transmettre la tradition de façon vivante. Le père Godin rapporte que sa paroisse, située dans la Vendée militaire, a connu le passage des colonnes infernales durant la Révolution française, qui ont brûlé l’église avec ses habitants. Ces traces persistent chez toutes les générations.

Être fidèle à la tradition, c’est être fidèle aussi à la fidélité de ses ancêtres à la foi. Cela se vit concrètement en n’oubliant pas le sacrifice dont ils ont témoigné. Lors des commémorations du 11 novembre ou du 8 mai, il ne s’agit pas de faire de l’archéologisme, mais de se souvenir que notre identité a un sens et que des personnes ont donné leur vie pour elle.

De même, la foi et l’appartenance à l’Église s’incarnent dans une fidélité. C’est en renouant avec ses racines qu’une génération pourra porter du fruit pour son temps.

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